Comment la violence des arts martiaux mixtes devient-elle acceptable?

En 5 secondes Un doctorant analyse les codes et la mise en scène des galas d’arts martiaux mixtes amateurs au Québec.
La recherche de Blaise Doré-Caillouette vise à montrer que la violence ne peut être comprise indépendamment de son contexte.

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Le 93e Congrès de l'Afcas Article 5 / 7

«Après un combat de MMA, j’avais un œil au beurre noir. Quelqu’un au gym m’a dit: “C’est comme un badge d’honneur.”» Ce souvenir, raconté par Blaise Doré-Caillouette, doctorant en communication politique à l’Université de Montréal, montre que, dans l’univers des arts martiaux mixtes (ou MMA pour mixed martial arts), la douleur et les traces physiques ne sont pas nécessairement perçues de manière négative. Elles peuvent même devenir des signes d’engagement, d’apprentissage et de performance. 

À l’occasion du 93Congrès de l’Acfas, le chercheur présentera une communication intitulée «Violence codifiée et médiatisée: une analyse des galas d’arts martiaux mixtes (MMA) amateurs au Québec». Son travail explore un paradoxe: comment une pratique largement associée à la brutalité peut-elle être socialement acceptée, voire valorisée? À travers l’analyse des galas amateurs au Québec, il met en lumière les mécanismes qui encadrent, transforment et rendent lisible cette violence.

Une violence rendue acceptable par sa codification

«Les arts martiaux mixtes sont un sport violent, de manière inhérente», affirme d’entrée de jeu Blaise Doré-Caillouette, qui pratique lui-même ce sport depuis de nombreuses années.  

Cette violence n’a pas cours dans un vide normatif. Elle est structurée par un ensemble de règles qui contribuent à la rendre acceptable. «Depuis les années 1990, les MMA se sont structurés grâce à un encadrement règlementaire plus strict, la présence systématique d’arbitres, une standardisation des équipements et une supervision médicale», explique le doctorant. Ces transformations ont permis de faire passer les arts martiaux mixtes d’une pratique marginale à un sport institutionnalisé.  

La codification passe aussi par un apprentissage collectif. Combattants et spectateurs acquièrent des façons particulières de percevoir et d’interpréter les combats. «On apprend à voir la violence», résume le chercheur. Cette socialisation du regard permet d’en atténuer le caractère choquant et d’en redéfinir les contours. 

Une esthétisation de la violence

Toutes les formes de violence ne sont pas perçues de la même manière. Dans les arts martiaux mixtes, certaines sont valorisées pour leur technicité et la maîtrise qu’elles impliquent, tandis que d’autres sont jugées maladroites ou antisportives. 

«Il existe une véritable esthétisation de la violence», dit Blaise Doré-Caillouette. Un geste peut être applaudi s’il est exécuté avec précision, même s’il est violent. À l’inverse, une action désordonnée ou impulsive sera souvent dévalorisée même si elle s’avère efficace. 

Cette distinction repose sur des critères à la fois techniques et moraux. Par exemple, un coup de genou au visage est interdit dans les galas amateurs et sera fortement condamné. Le même coup porté à l’abdomen peut être applaudi comme une démonstration de maîtrise du geste. 

Mais même parmi les gestes autorisés, une hiérarchie s’établit. «Si une personne a donné des coups dans un accès de rage, n'importe comment, cela ne sera pas perçu comme esthétique. Par contre, si ces coups ont été travaillés, réfléchis, ils susciteront le respect», poursuit le doctorant. 

«C’est une forme de grammaire de la violence», souligne-t-il. Autrement dit, un ensemble de codes implicites permet de juger ce qui est acceptable, a de la valeur ou non. 

Le rôle du spectacle

Cette esthétisation est aussi largement façonnée par la mise en scène et la médiatisation des arts martiaux mixtes. Les galas s’apparentent à de véritables spectacles: entrées scénarisées des combattants, musique, jeux de lumière, face-à-face avant les combats, échanges verbaux… Tous ces éléments contribuent à créer une narration autour de l’affrontement. 

L’Ultimate Fighting Championship joue un rôle central dans cette dynamique. En diffusant des extraits spectaculaires, souvent les plus violents, et en récompensant avec des centaines de milliers de dollars les performances les plus marquantes, l’organisation contribue à définir ce qui est perçu comme une violence «digne d’intérêt». «Le combat en lui-même attire, mais il n’aurait pas le même effet sans cette mise en récit», mentionne le chercheur. Cette spectacularisation influence à la fois les attentes du public et les pratiques des combattants. 

Une violence toujours liée à son contexte

La recherche de Blaise Doré-Caillouette vise à montrer que la violence ne peut être comprise indépendamment de son contexte. Une même action peut être perçue comme acceptable ou choquante selon le cadre dans lequel elle se produit. 

Dans le cas des arts martiaux mixtes, ce paradoxe est particulièrement flagrant. D’un côté, le sport est souvent associé à des images sensationnalistes et à une violence extrême. De l’autre, il attire un public croissant et gagne en légitimité.  

Comparativement à la boxe, qui bénéficie d’une plus longue histoire d’acceptation sociale, les arts martiaux mixtes restent plus controversés. Pourtant, ils s’imposent progressivement dans l’espace sportif. «Cela prouve que la légitimité de la violence dépend moins de son intensité que de la manière dont elle est encadrée et présentée», observe le doctorant. 

Mieux comprendre pour garder un regard critique

Au-delà des arts martiaux mixtes, ces travaux invitent à réfléchir plus largement à notre rapport collectif à la violence. Comment certaines formes deviennent-elles acceptables? Pourquoi certaines sont-elles mises en valeur? 

L’esthétisation joue ici un rôle clé. Dans différents contextes historiques, elle a servi à légitimer la violence en la rendant attrayante ou nécessaire. Comprendre ces mécanismes permet donc de prendre du recul par rapport à ce qu’on voit. 

«L’objectif n’est pas de juger les MMA, conclut Blaise Doré-Caillouette, mais de comprendre comment cette violence est construite et perçue. C’est une façon de mieux réfléchir à ce que nous choisissons de valoriser comme société.» 

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