Déconfinement: «On navigue à l’aveugle!»

  • Forum
  • Le 7 mai 2020

  • Mathieu-Robert Sauvé
Deux chercheurs montréalais dénoncent le manque d’information qui entoure la décision du gouvernement du Québec de rouvrir les entreprises et les écoles primaires dans les prochains jours.

Deux chercheurs montréalais dénoncent le manque d’information qui entoure la décision du gouvernement du Québec de rouvrir les entreprises et les écoles primaires dans les prochains jours.

Crédit : Getty

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Les conséquences du déconfinement au Québec inquiètent deux chercheurs montréalais.

Simona Bignami

Deux chercheurs montréalais dénoncent le manque d’information qui entoure la décision du gouvernement du Québec de rouvrir les entreprises et les écoles primaires dans les prochains jours, comparant cette décision à l’action de «naviguer à l’aveugle». «Comme l'a dit à juste titre l'administratrice en chef de la santé publique du Canada, la Dre Theresa Tam, des données pertinentes peuvent faire pencher la balance et, dans le cas d'une pandémie, permettre d’éviter des dizaines de milliers de décès», écrivent-ils dans un article paru le 29 avril sur le site du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations. UdeMNouvelles a posé quelques questions à Simona Bignami, professeure au Département de démographie de l’Université de Montréal et coauteure du texte avec son conjoint, Ari Van Assche, professeur à HEC Montréal.

Selon vous, la décision de mettre fin progressivement au confinement du Québec est prématurée. Pourquoi?

Nous ne connaissons pas les bases scientifiques sur lesquelles s’appuient les autorités pour justifier une telle décision. Les données que nous pouvons consulter aux paliers provincial et municipal ne nous permettent pas de déterminer quand, comment et où le Québec devrait relancer son économie et quelles mesures de contrôle doivent être mises en place pour éviter une deuxième vague d'infections. Ainsi, il n’est pas possible d’évaluer la surmortalité due à la COVID-19 à l’intérieur et à l’extérieur des centres d’hébergement et de soins de longue durée, c’est-à-dire de déterminer si la mortalité toutes causes confondues est supérieure aux niveaux «normaux» observés les années précédentes. Cela s'est avéré un indicateur important pour estimer la gravité de la COVID-19 dans les grandes régions métropolitaines et les pays qui ont réussi à vaincre la pandémie jusqu'à présent comme l'Allemagne et les Pays-Bas.

La difficulté d’accéder aux données a été soulignée par de nombreux chercheurs désireux de contribuer à la lutte actuelle contre la COVID-19 au Québec. Le gouvernement provincial devrait rendre accessible le plus d'information possible. Nous craignons que la situation à Montréal puisse ressembler à celle de Bergame, en Italie, où la contagion a gagné les hôpitaux et où des gens sont morts avant d’avoir été dépistés. On pourrait éviter ce scénario en agissant de manière ordonnée, par exemple en permettant d’abord le déconfinement des personnes de moins de 50 ans, puis en établissant des systèmes de dépistage et de traçage beaucoup plus efficaces que ce qui existe actuellement.

Si vous étiez à la place de François Legault ou d’Horacio Arruda, que feriez-vous?

Deux choses. Je rendrais publiques les données pertinentes pour l’analyse de la situation. En ce moment, de nombreuses statistiques nous échappent pour bien comprendre la progression de la pandémie au Québec. On en trouve plusieurs sur le site du gouvernement, mais des informations demeurent difficiles à obtenir. Ainsi, on annonce le nombre de cas confirmés, le nombre de décès, combien de personnes sont hospitalisées et combien sont aux soins intensifs, mais nous ignorons l’âge des gens touchés. Il y a trop d’agrégation dans les catégories d’âge. Ces données détaillées existent, mais elles ne sont pas accessibles au public.

La deuxième mesure que j’instaurerais, c’est une meilleure collaboration avec le milieu scientifique. Je crois que nous, les démographes, pouvons apporter un éclairage précieux au gouvernement dans cette crise sans précédent.

N'avez-vous pas peur que cela retarde le processus de décision?

Depuis le début de la crise, il y a eu diffusion de plus de 4000 articles scientifiques en prépublication. Cela signifie qu’ils n’ont pas fait l’objet de révision par les pairs, mais qu’ils peuvent éclairer le débat. Ce n’est pas pour critiquer le gouvernement que nous évoquons cela, c’est parce que nous voulons fournir notre part d’efforts…

Vous-même n’étiez pas une spécialiste des pandémies lorsque vous avez décidé de participer à une recherche internationale sur le sujet. Pourquoi l’avoir fait?

J’ai étudié pendant plusieurs années le virus de l’immunodéficience humaine en Afrique subsaharienne selon une approche démographique. Je connais donc assez bien les enjeux liés aux maladies infectieuses. En voyant croître l’ampleur de la crise, j’ai voulu partager mes connaissances et mon expertise. Entre autres, je collabore à un projet international de l'Institut Max-Planck de démographie, en Allemagne, qui vise à réunir des données en temps réel sur la COVID-19 dans plusieurs pays du monde.

L’autre raison de ma participation est plus personnelle. Je suis originaire d’Italie et mes parents habitent Milan. Ils sont en confinement depuis le 8 mars et viennent tout juste d’obtenir l’autorisation de circuler plus librement. Comme l’Italie a été très durement éprouvée, j’ai eu l’impression qu’il fallait apprendre des erreurs commises ailleurs pour ne pas les répéter.