Les grands singes prémâchent la nourriture pour leurs petits

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  • Le 22 mai 2020

  • Mathieu-Robert Sauvé
Parmi les observations faites en milieu naturel, les chercheurs notent que les mères chimpanzés partagent avec leurs petits des aliments difficiles à avaler ou encore de la nourriture qu’ils ne peuvent pas mastiquer eux-mêmes.

Parmi les observations faites en milieu naturel, les chercheurs notent que les mères chimpanzés partagent avec leurs petits des aliments difficiles à avaler ou encore de la nourriture qu’ils ne peuvent pas mastiquer eux-mêmes.

Crédit : Getty

En 5 secondes

La prémastication par les mères chimpanzés aiderait les petits à mieux s’alimenter. Ce comportement pourrait être à l’origine du baiser humain!

Une équipe de recherche de l’Université de Montréal a documenté un mode d’alimentation précoce chez les mères chimpanzés d’Ouganda consistant à prémâcher la nourriture avant de la donner à leurs petits. «Dans notre étude, nous avons voulu comprendre le partage de nourriture prémâchée chez nos plus proches parents: pourquoi les mères chimpanzés adoptent ce comportement avec leurs petits, à quelle fréquence elles le font, et le comparer avec un comportement semblable chez les humains», explique la première auteure de l’étude qui vient de paraître dans le Journal of Human Evolution, Iulia Bădescu.

Selon la primatologue, cette alimentation complémentaire au lait maternel est «une stratégie de soins obligatoires». Le partage de la nourriture prémâchée par les mères avec leurs petits a été observé chez les femelles orangs-outans, et plus rarement chez les autres grands singes, comme les gorilles, les chimpanzés et les bonobos. La plupart des mentions dans la littérature scientifique sont anecdotiques; l’étude de l’équipe de l’UdeM, menée en collaboration avec des chercheurs et chercheuses des universités de Toronto et de Calgary (Canada) ainsi que du Texas à Austin et Yale (États-Unis), est la première exclusivement consacrée à ce phénomène chez les grands singes.

«J'ai noté ce comportement pour la première fois dans le parc national de Kibale en Ouganda, en 2013, alors que je collectais des données pour ma thèse de doctorat», raconte la professeure Bădescu à UdeMNouvelles. Elle a été fascinée par ce qu’elle a vu, car elle n’en avait jamais entendu parler auparavant chez les singes.

Par la suite, elle a documenté ce comportement chez les chimpanzés jusqu’en 2018, notamment avec les étudiantes diplômées de son laboratoire Kelly Desruelle et Cassandra Curteanu, également coauteures de l’article.

Meilleure alimentation

Iulia Bădescu

Parmi les observations faites en milieu naturel, les chercheurs notent que les mères chimpanzés partagent avec leurs petits des aliments difficiles à avaler ou encore de la nourriture qu’ils ne peuvent pas mastiquer eux-mêmes. Mais cela se faisait le plus souvent avec des aliments de base.

Ils ont également remarqué que les mères adoptent d'habitude ce comportement avec la progéniture plus jeune, «ce qui indique que le partage de nourriture prémastiquée chez les chimpanzés est important pour les petits, qui passent d'un régime exclusivement lacté à un régime comprenant aussi des aliments solides».

Les mères chimpanzés les plus expérimentées, qui ont eu plus d'un petit, prémâchent plus fréquemment la nourriture. Ce comportement peut présenter des avantages pour le système immunitaire et la croissance des jeunes primates grâce à la salive maternelle ou aider les mères à sevrer leurs petits plus rapidement en leur donnant une nourriture facile à ingérer et à digérer, mais cela reste à étudier.

La primatologue, dont le travail a fait l’objet d’un reportage de David Suzuki dans sa série The Nature of Things, trace un parallèle entre ces mœurs et celles qu’on observe au sein de notre espèce. La prémastication de la nourriture a probablement eu un «effet énorme sur l'évolution humaine». Comme ce comportement n’a pas été signalé chez d’autres primates, il pourrait avoir évolué chez l'ancêtre commun des humains et des autres grands singes.

Aux lecteurs qui seraient surpris d’apprendre que les humains prémastiquent la nourriture avant de la donner aux bébés, la professeure Bădescu rappelle que, vers l'âge de six mois, les parents présentent aux très jeunes enfants des suppléments nutritifs au lait maternel. Digestibles, ces préparations sont des versions modifiées des aliments pour adultes. «De nos jours, nous écrasons ou broyons souvent ces aliments complémentaires, mais, dans de nombreuses cultures, les parents pratiquent toujours le partage des aliments prémastiqués», souligne-t-elle.

Ce comportement est le fait d'autres animaux, comme les loups et des oiseaux qui régurgitent de la nourriture pour leurs petits. Mais chez les oiseaux, il n'a pas la même signification que chez les grands singes. «L'étudier chez les chimpanzés nous donne des indications précieuses sur l'évolution de l'alimentation complémentaire chez les humains, qui est une stratégie évolutive importante pour notre espèce», précise Mme Bădescu.

Prémastication et baiser romantique

La primatologue évoque une «idée intéressante, mais dont on n’a pas pu parler dans l’article», voulant que la prémastication soit la forme primitive du… baiser romantique. «Il existe une hypothèse formulée par le chercheur autrichien Irenäus Eibl-Eibesfeldt, selon laquelle le baiser entre adultes serait un comportement dont les racines se trouvent dans l'enfance, lors du partage de la nourriture prémâchée des mères, mais aussi d’autres membres de la famille, avec leurs enfants», dit Mme Bădescu. On appelle aussi cette pratique le bouche-à-bouche.

Le baiser humain, qui se fait avec les lèvres et la langue, est présent dans la plupart des cultures, mentionne-t-elle. «Le baiser romantique entre humains adultes peut remonter à la petite enfance, à notre relation nutritionnelle et socioémotionnelle avec nos mères et les autres soignants de notre entourage», lance-t-elle.