L’institut botanique: cent ans au service de la science et du pays

Les Contributions de l’Institut botanique de Montréal publient dès 1922 les résultats des travaux de recherche des membres du réseau.

Les Contributions de l’Institut botanique de Montréal publient dès 1922 les résultats des travaux de recherche des membres du réseau.

En 5 secondes

Fondé en 1920 par le frère Marie-Victorin, l’Institut botanique a permis la formation d’une première génération de chercheurs et la publication de la «Flore laurentienne».

Orchidacées («Cyprideium»)

«Au cours du dernier demi-siècle, la flore de l’Amérique a enfin été étudiée sérieusement; des territoires jusque-là fermés ont été explorés; d’innombrables espèces nouvelles ont été reconnues et la nomenclature a subi nombre de remaniements», écrit en 1914 Conrad Kirouac, alias le frère Marie-Victorin, dans Le Naturaliste canadien. Il est temps, dit-il, de produire une nouvelle «flore illustrée de la province de Québec». 

Paralysé par l’ampleur de la mission, il repousse pendant plusieurs années l’idée de réaliser lui-même cette tâche monumentale. Mais quand on lui offre la chaire de botanique de l’Université de Montréal, il saisit la chance de mettre en place une équipe capable de la mener à bien. Le 14 février 1920, l’Institut botanique voit le jour. «En septembre 1920, j’ouvrais le cours de botanique avec trois élèves, comme par hasard trois de mes confrères en religion», lance-t-il à l’occasion du 20anniversaire de la Société canadienne d’histoire naturelle, qu’il préside. Son discours s’intitule «L’Institut botanique: vingt ans au service de la science et du pays». 

Modeste à ses débuts, l’Institut botanique loge dans des locaux exigus et insalubres du premier édifice montréalais de l’Université Laval à Montréal, rue Saint-Denis, à quelques mètres de l’emplacement actuel de l’UQAM. L’année précédente, un incendie a ravagé une partie des locaux et l’on a déjà hâte de déménager dans un pavillon plus adéquat – ce qui ne se fera que deux décennies plus tard. 

Années héroïques

Plantes du Québec

Les premières années de l’Institut sont «héroïques», selon son fondateur, à qui l’on a «oublié de donner un laboratoire». «Ni local ni matériel! Comme seule richesse, du vent dans la voile! Les élèves s’asseyaient sur des boîtes vides, le professeur s’adossait au mur. Pas de cartes murales, pas de clichés, pas d’appareils.» 

Pourtant, cet institut est déjà «le terreau du premier véritable regroupement scientifique de langue française au Québec. Il permettra à de nombreux chercheurs de prendre leur envol et de former à leur tour une nouvelle génération de botanistes», commente l’historien des sciences Yves Gingras, diplômé de l’UdeM et professeur à l’UQAM depuis 1986. Sans l’Institut en milieu universitaire, pas de Flore laurentienne, précise-t-il. D’ailleurs, le frère Alexandre, qui se consacrera corps et âme à l’illustration du grand œuvre de Marie-Victorin, assiste au cours inaugural. L’année suivante, l’effectif étudiant double, puis connaît une progression constante. 

Les Contributions de l’Institut botanique de Montréal publient dès 1922 les résultats des travaux de recherche des membres du réseau. «C’est une publication moderne dans sa facture, car elle fonctionne sur le modèle de la révision par les pairs», explique le botaniste Luc Brouillet, qui s’est penché sur l’histoire de l’Institut dans le cadre des conférences publiques des Belles Soirées de l’UdeM. Il signale que le frère Marie-Victorin envoyait des centaines d’exemplaires des Contributions aux universités d’Amérique et d’Europe en échange de publications similaires. Ce système a permis d’alimenter la bibliothèque de l’Institut, qui deviendra l’une des plus riches du pays. 

Plantes de la Gaspésie

Après la création de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences en 1923, le frère Marie-Victorin multiplie les occasions d’échanges entre botanistes d’ici et d’ailleurs. Marcelle Gauvreau et Cécile Lanouette y côtoient Marcel Raymond, Roger Gauthier et d’autres chercheurs qui feront leur marque dans la discipline en plus des pionniers comme Jules Brunel, Jacques Rousseau et Marcel Cailloux. 

Au lancement de la Flore laurentienne, en 1935, les centaines de collaborateurs célèbrent un tournant dans l’évolution des sciences naturelles au Canada. «J’ai décidé dans mon for intérieur de transporter l’Institut botanique au Jardin plutôt qu’à la montagne, et toute mon énergie est pliée là-dessus, écrit le frère Marie-Victorin au printemps 1937 à un jeune homme parti étudier la botanique en France, Pierre Dansereau (1911-2011). Il y aura des batailles à livrer, mais je ne les redoute pas. Telle est ma détermination que nous bâtissions en vue de cela.» 

C’est le «meilleur coup de Marie-Victorin» à cette époque, estime Jacques Brisson, professeur au Département de sciences biologiques de l’Université de Montréal et l’un des artisans des fêtes du centenaire. «Le fait d’offrir aux chercheurs un accès à un immense site végétalisé permettra de mener des recherches in situ qui auraient été impensables rue Saint-Denis ou même sur le mont Royal», dit-il. Devenu doyen de la Faculté des sciences en 1956, Pierre Dansereau dirigera l’Institut botanique jusqu’en 1961, donnant un nouvel élan au groupe de chercheurs. 

L’Institut devient l’IRBV

Construction du premier pavillon du Jardin botanique de Montréal en 1932

Aujourd’hui encore, la décision de déménager l’Institut botanique dans l’est de Montréal est saluée quotidiennement. «C’est tellement merveilleux d’avoir pu s’intégrer à l’un des grands jardins botaniques du monde avec la possibilité d’y faire des recherches», mentionne Anne Bruneau. Invitée à donner une conférence sur place en 1992, elle est immédiatement séduite par l’Institut de recherche en biologie végétale (ou IRBV, le nouveau nom de l’Institut botanique datant de 1990), où elle sera embauchée trois ans plus tard comme professeure de sciences biologiques. 

Elle fonde le Centre sur la biodiversité en 2011. Il s’agit en quelque sorte d’un prolongement de l’œuvre du frère Marie-Victorin, puisqu’on y accueille les collections biologiques majeures de l’UdeM, dont l’Herbier Marie-Victorin. Avec plus de 634 640 spécimens, celui-ci figure au quatrième rang parmi les herbiers canadiens. 

L’IRBV compte plus de 300 personnes – chercheurs, étudiants, stagiaires postdoctoraux, personnels de recherche et administratif – qui offrent un environnement de travail unique au Canada.  

Le frère Marie-Victorin, second diplômé du doctorat ès sciences de l’UdeM

Le botaniste Marie-Victorin

«Doctorat ès sciences (après soutenance de thèse): Poitevin (Eugène); le R.F. Marie-Victorin, des É. C., avec la plus grande distinction», dit l’annuaire de l’année 1922-1923 de l’Université de Montréal. Le 23 mai 1922, La Presse fait état de la soutenance de thèse du botaniste Marie-Victorin portant sur les filicinées du Québec, le nom scientifique des fougères. La thèse sera publiée en 1923 dans les Contributions de l’Institut botanique de Montréal. 

L’autre docteur ès sciences, Eugène Poitevin (1888-1978), était diplômé de l’École Polytechnique.