Un géographe dans nos assiettes

En 5 secondes

L’alimentation est aussi une affaire de géographie. Rencontre avec le professeur Sébastien Rioux, qui s’intéresse au mouvement des denrées et aux fraudes qui l’accompagnent.

Mélamine dans la volaille, le poisson et les aliments destinés au bétail; huile frelatée dans le fromage; riz en plastique découvert juste à temps… Bienvenue dans l’ère de la fraude alimentaire. «C’est un phénomène mondial auquel personne n’échappe complètement», commente calmement Sébastien Rioux. Spécialiste de l’économie politique (son dernier livre porte sur l’endettement des ménages québécois), le professeur du Département de géographie a étudié l’altération des aliments entre le champ et l’assiette. Ce qui l’a mené à sonner l’alarme sur les multiples excès de l’industrialisation de l’alimentation.

Dans un article paru en 2019 dans le Journal of Agrarian Change, il compare la situation actuelle à celle qui prévalait au 19siècle en Angleterre. «C’est à cette époque qu’on a compris qu’il fallait imposer des règles pour éviter que les marchands empoisonnent littéralement la population», résume-t-il. En l’absence de règlementation, des entreprises commerciales étaient allées très loin dans la réduction des coûts pour maximiser les profits. Non seulement elles utilisaient de la farine de piètre qualité, mais elles y mélangeaient de la poudre d’os et même de la cendre. La viande et le poisson vendus au marché n’étaient pas toujours comestibles, ce qui a provoqué la mort de nombreux consommateurs.

Cent cinquante ans plus tard, les choses ont changé, bien entendu. «Mais des lacunes demeurent», signale le professeur Rioux. «Enracinée dans la complexité croissante des chaînes d’approvisionnement, la fraude alimentaire a augmenté au cours des 30 dernières années», écrit-il dans son article. La traçabilité des aliments demeure obscure, surtout en ce qui concerne les organismes génétiquement modifiés (OGM), ajoute-t-il en entrevue. Impossible de savoir si la bouchée que vous mastiquez contient des ingrédients issus des biotechnologies. «Pourquoi priver la population de cette information? Est-ce parce que le Canada est l’un des grands producteurs mondiaux d’OGM?»

De Saint-Césaire à Vancouver

Petit-fils d’agriculteurs de Saint-Césaire, en Montérégie, Sébastien Rioux grandit en milieu rural sans imaginer qu’un jour il rédigera une thèse de doctorat. L’été, il travaille pour des producteurs agricoles; durant ses études collégiales, il occupe un emploi à l’abattoir de volailles Olymel. «J’observais ce qui se passait autour de moi, notamment la transformation du paysage naturel en champs de monocultures, mais jamais je n’aurais pensé faire de l’alimentation mon futur gagne-pain», dit-il en souriant.

Compte tenu de l’importance de l’agriculture dans nos vies – autant sur les plans politique, économique et écologique que sur celui de la santé –, Sébastien Rioux déplore qu’on en parle si peu dans nos médias. Et dans nos universités, c’est un sujet qu’on ignore le plus souvent.

«C’est pourtant un élément fondamental de toute société.» Lui-même a mesuré l’importance du phénomène à l’Université de la Colombie-Britannique, où il a fait un postdoctorat en 2012. C’est là que s’est véritablement cristallisé son intérêt pour la géographie de l’assiette.

Alimentation et territoire

Le coût du panier d’épicerie a régulièrement baissé au fil des décennies au Québec. Cette diminution, due en bonne partie à une industrialisation des productions agricoles, a toutefois un coût social important, souligne le professeur, puisqu’elle s’accompagne d’une baisse générale de la qualité de notre alimentation et de problèmes environnementaux de plus en plus graves.

Lorsqu’il parle du rapport entre la géographie et l’alimentation, Sébastien Rioux s’anime. «Certains quartiers résidentiels pauvres de Montréal sont d’authentiques déserts alimentaires, c’est-à-dire qu’on n’y trouve guère de produits de qualité à distance de marche. Par contre, l’offre de restauration rapide est omniprésente. Pas étonnant que l’espérance de vie y soit moins élevée que dans d’autres arrondissements.»

Plus largement, il indique qu’on ne peut parler d’agriculture ou d’alimentation sans parler de territoire, de climat ou d’espace. La géographie est au cœur de toute réflexion sur l’alimentation.