Les fondements institutionnels de la contestation

En 5 secondes La professeure de science politique Pascale Dufour présente le livre «Les fondements institutionnels de la contestation».
Pascale Dufour, professeure titulaire au Département de science politique de l'Université de Montréal

Dans la série

«Entre guillemets» Article 35 / 35

«En 2011, le prestigieux [magazine Time] désignait “Les protestataires” comme la personnalité de l’année. La revue nommait ainsi les nombreuses protestations sociales qui avaient fait en grande partie l’actualité dans le monde cette année-là: le Printemps arabe, les Indignés en Espagne, Occupy Wall Street aux États-Unis, les manifestations en Grèce, en Inde, en Russie. Ce choix n’est pas anodin: il traduit le sentiment que le fonctionnement des sociétés serait de plus en plus lié à des conflits sociaux, portés par des groupes ou des masses de personnes (plutôt que par des leaders politiques identifiables) et que le règlement de ces conflits se déroulerait hors de la sphère de gouvernement habituelle, dans la rue», écrit Pascale Dufour dans Les fondements institutionnels de la contestation: une double comparaison, parus aux Presses de l’Université de Montréal. 

Dans cet ouvrage, la professeure de science politique propose de comprendre ce qui façonne les mouvements sociaux. En comparant la France avec le Québec entre 2005 et 2016, dans deux secteurs clés que sont le logement et l’enseignement supérieur, Pascale Dufour montre que les mobilisations ne surgissent jamais de nulle part. Loin de l’image de protestations spontanées, elles s’inscrivent dans des histoires longues, faites de politiques publiques, d’arrangements institutionnels et de relations souvent complexes entre l’État et les acteurs sociaux. Ce sont ces cadres, parfois invisibles, qui influencent la manière de se mobiliser, les revendications exprimées et les formes que prend la contestation. 

À rebours des analyses centrées uniquement sur les effets des crises économiques ou sur la convergence mondiale des luttes, le livre renverse la perspective: il étudie l’influence des régimes d’intervention publique sur la protestation elle-même. En mettant en lumière le rôle du travail militant, des milieux institutionnels et des héritages nationaux et sectoriels, il éclaire les raisons pour lesquelles les mouvements sociaux ne se ressemblent pas. 

Pascale Dufour nous en dit plus sur cet ouvrage. 

Questions Réponses

Pourquoi ce livre?

Ce livre fait suite à un projet de recherche, financé par le CRSH [Conseil de recherches en sciences humaines du Canada] et mené avec Marcos Ancelovici, qui visait à comparer les manières dont la protestation sociale s’organisait en France et au Québec dans les secteurs du logement et de l’éducation et à comprendre comment ces formes de protestation étaient aussi liées aux politiques en matière de logement et d’éducation mises œuvre dans ces deux sociétés. 

Nous avions l’intuition initiale qu’il y avait une certaine stabilité dans la façon dont les mouvements sociaux faisaient irruption dans la vie politique à travers le temps. Nous avions une impression forte: on ne se mobilise pas de la même manière pour des questions de logement ou d’éducation et ces formes spécifiques se reproduisent dans le temps. La première étape de la recherche a justement servi à illustrer cela: en éducation, on trouve davantage des pics de mobilisation suivis de phases de dormance alors que, pour ce qui est du logement, on trouve une certaine stabilité dans la mobilisation, mais elle est de moindre ampleur. De plus, notre analyse des évènements protestataires nous a permis de montrer que les revendications n’étaient pas les mêmes selon les sociétés. Par exemple, en éducation au Québec, la revendication principale jusqu’à tout récemment concernait les droits de scolarité et l’accessibilité des études, tandis qu’en France les revendications concernent le marché du travail. Il s’agissait alors de mettre au jour les éléments qui pouvaient influer sur ces récurrences.  

Vous comparez les mobilisations sociales en France et au Québec. Qu’est-ce que cette comparaison révèle sur la façon dont les États influencent les mouvements de protestation? 

En général, on peut dire que les politiques mises en place par les États pour réguler les secteurs du logement et de l’éducation supérieure ont des effets directs et indirects sur la manière dont les forces sociales vont être en mesure d’organiser les luttes. Ces effets s’exercent au moins sur deux plans. Premièrement, comment les États considèrent-ils le bien «éducation» ou le bien «logement»: comme un droit ou comme un bien privé? Au Québec, la régulation du logement passe principalement par le secteur privé. En France, le secteur du logement social est beaucoup plus développé et des aides publiques au logement sont prévues en fonction du revenu des ménages. Même s’il n’est pas toujours respecté, le droit au logement est reconnu par la loi. Ces dispositifs législatifs distincts vont avoir une influence sur les motifs de mobilisation: une régulation plus forte du marché au Québec et un accès élargi aux logements sociaux en France. Deuxièmement, la manière dont les États organisent la représentation des acteurs sociaux dans le secteur va jouer, et c’est une «trouvaille» intéressante de la recherche. Ainsi, les associations étudiantes officielles ne sont pas reconnues et financées de la même manière dans les deux sociétés et cela influe directement sur leur capacité à se mobiliser, en déterminant notamment leur niveau de ressources.  

Pourquoi avoir choisi de vous concentrer sur le logement et l’éducation? En quoi ces deux secteurs sont-ils particulièrement révélateurs des transformations du capitalisme contemporain?  

Plusieurs raisons ont présidé à ce choix. Étrangement, dans les comparaisons internationales de politiques sociales, il est rare que l’on considère les politiques d’éducation et de logement, ce sont surtout les politiques d’aide sociale ou les politiques familiales qui attirent l’attention. Or, le logement et l’éducation sont particulièrement touchés par la marchandisation croissante de nos sociétés occidentales. On le voit très clairement au Québec, où l’accessibilité du logement devient un véritable drame social pour une partie de plus en plus importante de la population; le marché du logement seul n’offre pas de solution à la crise de l’abordabilité. En éducation, la forte compétition entre les établissements universitaires modifie la manière d’organiser les programmes d’études pour attirer des «clientèles étudiantes» au détriment des formations fondamentales. Autrement dit, les dysfonctionnements dans ces deux secteurs, et les luttes sociales qui s’y déroulent, sont révélateurs des limites du modèle capitaliste actuel. Par ailleurs, depuis la crise économique et financière de 2008, ce sont des secteurs où les protestations sociales ont été fortes dans les deux sociétés.  

Au regard de vos conclusions, comment voyez-vous évoluer les mobilisations sociales dans les prochaines années? Pensez-vous que les formes de protestation changent durablement? 

Ce que montre la recherche, c’est qu’il y a une forme de dépendance au sentier dans les mobilisations sociales et que cette stabilité relative est liée à l’environnement institutionnel auquel les mouvements sont confrontés. Néanmoins, le changement social existe et l’histoire ne se reproduit pas à l’identique. Les transformations sociales sont de plus particulièrement importantes quand on analyse les mouvements sociaux, qui sont en renouvellement permanent et porteurs de ces transformations. D’ailleurs, la période analysée s’arrête en 2016, avant la pandémie.  

Depuis, les contextes ont beaucoup changé: à la fois pour les mouvements eux-mêmes – le mouvement étudiant a dû faire face à presque deux années d’arrêt complet, ce qui a des répercussions aujourd’hui encore sur la mémoire militante et la capacité à s’organiser – et pour les États et les politiques mises en place. De plus en plus, les éléments de politiques qui permettaient aux mouvements sociaux de tabler sur une certaine stabilité notamment financière et une possibilité de projection dans le futur sont remis en cause. Ironiquement, l’action protestataire dans les démocraties représentatives libérales a besoin de stabilité et de prévisibilité pour faire irruption dans la vie publique et faire avancer les luttes sociales. Dans un contexte de moins en moins prévisible, une grande question se pose: qu’arrivera-t-il à la protestation sociale? Je n’ai pas la réponse, mais c’est un sujet sur lequel je vais me pencher. 

Partager