Dans l’atelier de la sociocritique

En 5 secondes La professeure de littérature Judith Sribnai présente le livre «Dans l’atelier de la sociocritique».

Dans la série

«Entre guillemets» Article 32 / 32

Longtemps associée à une lecture strictement universitaire des œuvres, la sociocritique s’intéresse pourtant à des objets culturels aussi variés que le roman, la poésie, les séries télévisées ou encore les chansons populaires. Cette approche, qui explore les liens entre les textes et l’imaginaire social, cherche à comprendre comment les œuvres littéraires reflètent, déplacent ou contestent les discours d’une époque.

C’est au cœur de cette réflexion que nous plonge l’ouvrage collectif Dans l’atelier de la sociocritique, récemment paru aux Presses de l’Université de Montréal. Ce livre propose une traversée des multiples façons dont la sociocritique continue aujourd’hui de réfléchir sur la littérature, les arts et les discours contemporains. 

Judith Sribnai, professeure au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal, nous en dit plus sur cet ouvrage.

Questions Réponses

Qu’est-ce que la sociocritique?

La sociocritique propose de lire les textes littéraires comme un ensemble sémiotique qui ne cesse d’interagir avec l’imaginaire social – imaginaire auquel cet ensemble appartient, mais qu’il transforme également. Les textes ne sont donc jamais considérés hors de leur contexte. Pour reprendre les termes de Pierre Popovic, les sociocriticiens s’intéressent au travail de reconfiguration qu’opèrent les textes sur «l’immense nappe de prêt-à-dire tissée par les sociétés modernes». En ce sens, la sociocritique n’est ni une méthode ni une théorie: c’est une perspective qui accorde la plus grande attention aux détails et à la singularité de chaque œuvre en essayant de saisir la manière dont les écrivains déroutent les discours, les représentations, les angles morts d’une époque donnée. D’hier à aujourd’hui, dans la fiction, la non-fiction, le théâtre ou la poésie, la littérature a ce pouvoir de faire trembler les idées reçues, de déstabiliser les manières habituelles d’appréhender la complexité du monde et, ce faisant, de créer des espaces de résistance et d’invention. C’est ce que la sociocritique étudie.

Comme geste herméneutique, cette approche considère toutes les formes de sémiotisation du réel qui nous permettent de refaçonner, de mettre en question ou de problématiser l’ensemble des signes qui composent le monde qui nous entoure. C’est pourquoi elle envisage la pluralité des éléments qui composent un texte – ses caractéristiques formelles, stylistiques, génériques, ses enjeux rhétoriques ou pragmatiques, son ancrage culturel ou social, ses modes de diffusion et de circulation. La sociocritique est donc toujours en dialogue avec d’autres disciplines: l’analyse du discours, la linguistique, l’anthropologie, l’histoire culturelle… 

Pourquoi un recueil de textes sur la sociocritique?

La sociocritique est née, dans les années 1970, des travaux de Claude Duchet et d’Edmond Cros. Ils ont inspiré des chercheurs qui ont élaboré leur propre pratique de la sociocritique en puisant dans des traditions théoriques diverses et en considérant des périodes et des corpus variés. En 2008 a été créé le Centre de recherche en sociocritique des textes, cœur de ce qu’on a appelé l’«école de Montréal», réunissant, par exemple, Marc Angenot, Gilles Marcotte, Régine Robin et Pierre Popovic. Aujourd’hui, le Centre rassemble une soixante de chercheuses et chercheurs confirmés et d'étudiantes et étudiants de toute l’Amérique du Nord et d’Europe. L’ouvrage Dans l’atelier de la sociocritique voulait rendre compte de la vitalité et de la remarquable richesse de ce travail critique. Dans son manifeste de 2008, le Centre remarquait que, des gestes fondateurs de Duchet et Cros, la sociocritique retenait deux choses: le «postulat de singularité potentielle du texte» et la «liaison avec des éléments idéologiques ou sémantiques circulant dans le langage social». Presque 20 ans plus tard, c’est ce qui continue de réunir les sociocriticiens qui étudient aussi bien la littérature que le cinéma, l’art pictural ou le discours médiatique.

Surtout, ce livre est une façon de remercier Pierre Popovic, professeur et chercheur à l’Université de Montréal, pour l’incroyable élan qu’il a donné à la sociocritique, d’un point de vue à la fois conceptuel et humain: Dans l’atelier de la sociocritique est le résultat des échanges, des liens, des réflexions qu’il a encouragés tout au long de sa carrière. 

Pourquoi ce titre?

L’image de l’atelier rappelle que la sociocritique est toujours en train de se faire, non seulement parce que ses objets se renouvellent sans cesse, mais aussi parce que chaque chercheur ou chercheuse lui imprime sa marque. Nous ne voulions pas dire ce qu’elle est, encore moins ce qu’elle devrait être, mais plutôt montrer ce qu’elle fait et comment elle se fait aujourd’hui. Notre idée est que les lecteurs entrent dans ce livre comme dans un atelier où, après Duchet, Marcotte, Robin, Popovic et d’autres encore, ça continue à turbiner, essayer, explorer – moins pour trouver des solutions que pour poser les bonnes questions. La littérature, les arts en général, continue de parler, nous continuons de lire, les poèmes d’hier nous émeuvent encore et les terreurs de demain nous tiennent éveillés la nuit: comment les textes du Moyen Âge, les romans de Marie-Claire Blais, les séries ou une chanson à boire révèlent et déplacent ce qui nous hante, nous fâche, nous angoisse? Comment résonnent-ils des stéréotypes et représentations d’une époque? Comment façonnent-ils des mondes qui, à leur tour, changent notre manière de penser et de nous raconter les choses et les êtres qui nous entourent? L’atelier suppose une forme d’inachèvement: le travail se poursuit, il n’y a pas de mot de la fin, car il existe d’infinies manières dont les textes transforment les imaginaires et dont les imaginaires investissent les arts. Chaque article est un exercice de lecture qui ne demande qu’à être prolongé ou détourné.

À qui destinez-vous cet ouvrage?

Dans l’atelier de la sociocritique s’adresse à toutes les personnes curieuses de découvrir la perspective sociocritique. Nous avons pensé aux collègues et aux étudiantes et étudiantes qui souhaitent se faire une idée des pratiques actuelles de cette approche, des avenues d’analyse et de lecture qu’elle ouvre. Le livre peut également plaire aux personnes qui s’intéressent à des champs particuliers de la recherche actuelle en littérature – que ce soit le roman du 20e siècle, le roman historique, la mystique du 17e ou encore la science-fiction des années 1950. De manière générale, si vous vous demandez ce qui peut réunir la série The Wire, le Tour de France et les chansons grivoises du début du 20e siècle, ce livre est pour vous!

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