Sheryl Magzamen: tout feu tout flamme

En 5 secondes Nouvellement arrivée à Montréal, l’épidémiologiste Sheryl Magzamen devient professeure à l’UdeM avec une ambition bien concrète: comprendre comment l’environnement influe sur notre santé.
Sheryl Magzamen, épidémiologiste

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Les nouveaux profs sont arrivés! Article 71 / 72

Les premiers jours dans la métropole de Sheryl Magzamen ressemblent à ceux de bien des familles fraîchement installées: des boîtes à défaire, un nouvel appartement à apprivoiser et la rentrée scolaire des enfants à préparer.  

Mais une autre rentrée attend l’Américaine: celle à l’École de santé publique de l’Université de Montréal (ESPUM), où elle est nouvellement titulaire d’une chaire de recherche du Canada Eddie Goldenberg, un programme qui vise à attirer des chercheuses et des chercheurs de renommée mondiale au Canada. 

Aux commandes de sa chaire d’une valeur de huit millions sur le thème «Une seule santé et l’impact des facteurs environnementaux sur les populations vulnérables», la chercheuse entend poursuivre des travaux qui l’occupent depuis près de 25 ans sur les effets de l’environnement sur la santé, particulièrement chez les populations qui cumulent les expositions et les vulnérabilités. 

La fumée, un danger sans frontières 

L’un des grands dossiers de Sheryl Magzamen à l’Université d’État du Colorado qu’elle apporte au Québec est celui de la fumée des feux de forêt. 

Pour la professeure formée aux quatre coins des États-Unis en biologie, en gestion de la santé, en santé urbaine et en épidémiologie, la fumée constitue une «épidémie silencieuse». Contrairement à de nombreuses formes de pollution atmosphérique – celle produite par les véhicules, les usines ou certaines activités industrielles –, elle échappe largement aux moyens traditionnels de contrôle. 

«On ne peut pas mettre un pot catalytique sur une forêt», résume la chercheuse. 

Or, la fumée peut parcourir des centaines, voire des milliers de kilomètres et affecter les populations bien au-delà des zones directement touchées par les incendies. Ses travaux portent notamment sur ses effets respiratoires et cardiovasculaires et sur les moyens de mieux protéger les populations exposées. 

Et le défi est autant scientifique que comportemental. «Que faire lorsque l’indice de la qualité de l’air se dégrade? Faut-il annuler son jogging matinal? rester à l’intérieur? fermer les fenêtres? utiliser un purificateur d’air? Et surtout, comment faire en sorte que ces recommandations soient réalistes pour tout le monde?» questionne Sheryl Magzamen. 

Car une solution n’est jamais universelle, rappelle-t-elle. Une personne qui dispose d’un logement bien isolé et d’un système de filtration efficace ne fait pas face aux mêmes choix que celle qui vit dans un logement inadéquat ou qui ne peut pas se permettre certains équipements. 

Une question de justice environnementale 

Au fil de ses années de recherche auprès de diverses communautés, Sheryl Magzamen a ainsi appris à se méfier des solutions trop simples. Elle donne l’exemple d’une communauté en Alaska où les poêles à bois constituent une source de chaleur accessible et parfois gratuite, mais qui polluent l’air à intérieur des domiciles. Pour un chercheur étranger à la communauté, remplacer cette source de chauffage peut sembler une évidence, mais pour les habitants, la réalité est beaucoup plus complexe. 

«Il faut être pragmatique. Qu’est-ce qui est possible, faisable, compte tenu des ressources que nous avons et de ce que nous sommes prêts à sacrifier? La santé n’est pas toujours la priorité lorsqu’il faut aussi composer avec le coût de la vie, l’emploi, le logement, l’identité culturelle ou les ressources disponibles», nuance la professeure. 

Cette attention aux réalités locales est au cœur de sa façon de faire de la science. Elle souhaite travailler avec les communautés plutôt que simplement les étudier de l’extérieur. 

Un accent sur les enfants 

Parmi les terrains qui intéressent particulièrement Sheryl Magzamen se trouvent les écoles primaires. 

«Les enfants passent une grande partie de leur temps à l’intérieur, dans des bâtiments qui ont parfois été conçus pour un climat qui n’est plus celui d’aujourd’hui. La qualité de l’air, la ventilation, la chaleur, l’humidité, les produits chimiques, les agents infectieux: l’environnement scolaire peut influencer à la fois la santé et les capacités d’apprentissage», explique-t-elle. 

La chercheuse en a eu un rappel concret juste avant son départ du Colorado. À peine la rentrée commencée, ses deux enfants avaient déjà connu plusieurs journées écourtées en raison de la chaleur. Des écoles conçues principalement pour affronter le froid doivent maintenant composer avec des épisodes de chaleur auxquels elles n’étaient pas préparées. 

Et les changements climatiques compliquent encore davantage la question de la ventilation. Pendant une éclosion de maladie respiratoire, on souhaite faire entrer de l’air extérieur pour améliorer la qualité de l’air intérieur. Mais que faire lorsque cet air extérieur est chargé de fumée?  

«On ne peut même pas imaginer prendre de l’air enfumé de l’extérieur et le faire entrer dans une salle de classe», plaide la professeure. Pour elle, les bâtiments publics doivent donc être repensés pour devenir à la fois plus sains et plus résilients, surtout dans des lieux où les populations passent beaucoup de temps. 

Une seule santé 

Cette complexité rejoint un autre volet central de la nouvelle chaire de Sheryl Magzamen, soit le concept Une seule santé, qui considère que la santé humaine, la santé animale et celle des écosystèmes sont intimement liées. 

Les feux de forêt en offrent encore une fois un bon exemple. Les humains ne sont pas les seuls à être exposés à la fumée, à la chaleur ou aux évènements climatiques extrêmes. Les animaux domestiques et d’élevage doivent eux aussi être protégés. 

Ses recherches peuvent ainsi faire dialoguer l’épidémiologie, la santé publique, les sciences vétérinaires, la science de l’environnement, l’ingénierie et les sciences comportementales. Les animaux peuvent notamment servir de sentinelles quant aux changements environnementaux, tandis que les données provenant des écosystèmes peuvent contribuer à mieux comprendre les risques auxquels sont exposées les populations humaines. 

À l’Université de Montréal, son programme de recherche s’articulera autour de quatre grands axes: les changements climatiques et la fumée des incendies de forêt; les bâtiments publics sains et résilients; les expositions environnementales cumulatives et la justice environnementale; et l’intégration des données sur la santé humaine, la santé animale et celle des écosystèmes. 

Des projets sont notamment prévus dans l’est de Montréal et à Rouyn-Noranda. 

Faire sortir la science du laboratoire 

Ce qui enthousiasme peut-être le plus Sheryl Magzamen dans sa nouvelle chaire, c’est la possibilité de faire le pont entre la recherche et l’action. Elle voit dans le Programme des chaires de recherche du Canada Eddie Goldenberg un mécanisme particulièrement intéressant pour y parvenir, entre autres grâce aux liens avec des partenaires provinciaux, fédéraux et internationaux. 

Elle souhaite que les connaissances produites puissent se transformer en outils concrets, comme des cartes d’exposition, des outils de communication des risques, des recommandations sur la ventilation et la qualité de l’air ou encore des systèmes d’aide à la décision.  

Elle poursuivra d’ailleurs plusieurs collaborations établies aux États-Unis – notamment avec la NASA –, car les préoccupations liées à la qualité de l’air, aux feux de forêt et aux changements climatiques ne s’arrêtent ni aux frontières provinciales ni aux frontières nationales. 

Un nouveau terrain de jeu 

Mais Montréal lui offre aussi l’occasion de partir à la rencontre de nouvelles communautés et de nouvelles disciplines. «Ce sont des enjeux tellement vastes qu’aucune discipline – qu’on soit épidémiologiste, sociologue ou chimiste – ne peut apporter seule des solutions définitives», dit-elle. 

Elle se réjouit aussi de se joindre au personnel de l’ESPUM, où elle estime être «à sa place». Au Colorado, elle travaillait dans une faculté de médecine vétérinaire, bien qu’elle ne soit pas vétérinaire. Une expérience qui lui a permis de multiplier les collaborations, mais qui l’a aussi convaincue qu’elle appartient à un milieu où l’interdisciplinarité guide l’action. 

Et malgré l’ampleur des défis, Sheryl Magzamen se dit optimiste. Pas parce que les problèmes seraient en voie de disparaître. Mais parce qu’elle est désormais là où elle veut être: au cœur d’un réseau de chercheurs et chercheuses et de partenaires qui travaillent à trouver des solutions. 

Entre deux boîtes encore à défaire et quelques leçons de français – qu’elle entame avec engouement et humilité –, sa nouvelle vie montréalaise peut donc commencer. «C’est une ville incroyable et nous l’adorons. Et mon activité extrascolaire préférée, c’est de manger! Alors, Montréal, c’est incomparable!» lance-t-elle avec un sourire. 

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