Italie: une nouvelle vision de la vieille gauche

Salvatore Martire, Giovanni Adamo et Francesco Di Feo

Salvatore Martire, Giovanni Adamo et Francesco Di Feo

Crédit : Bruno Ramirez

En 5 secondes

Dans un documentaire, Bruno Ramirez, professeur d'histoire à l'UdeM, brosse le portrait de trois Montréalais venus d'Italie dans les années 50 et 60 avec dans leurs bagages leur politique de gauche.

Au cours de sa longue carrière comme spécialiste de l’immigration en Amérique du Nord, l'historien Bruno Ramirez a écrit des scénarios pour une demi-douzaine de films primés, dont la minisérie Il Duce Canadese: le Mussolini canadien, réalisée par Giles Walker, La Sarrasine, La déroute et Caffè Italia, Montréal, de Paul Tana.

Professeur à l'Université de Montréal, Bruno Ramirez nous livre Tre Compagni di Montreal, film documentaire qu'il a produit et coréalisé avec Giovanni Princigalli. Pendant une heure, il brosse le portrait de trois octogénaires montréalais venus d’Italie dans les années 50 et 60 et qui sont devenus des fers de lance du socialisme au Québec.

Le documentaire sera présenté en première le 21 juin au Cinéma moderne de Montréal pour clôturer le Festival du film italien contemporain.

Racontant la façon dont la politique de gauche à l'ancienne a survécu dans les communautés italiennes du Canada, le film utilise des entrevues, des documents personnels et des archives publiques pour explorer la vie et l'époque des «trois camarades».

Lorsque le chef Giovanni Adamo, le syndicaliste Francesco Di Feo et le boucher Salvatore Martire sont arrivés au Canada, ils ont quitté la pauvreté du sud de l'Italie pour la prétendue prospérité du Nouveau Monde. Tout en illustrant les dures conditions de vie des travailleurs italiens et de leurs familles avant et après la Seconde Guerre mondiale, le film jette un regard tendre sur la vie des trois hommes aujourd'hui retraités et sur leurs préoccupations à l’égard de leurs enfants et des générations futures.

Non seulement ces hommes ont entretenu des relations étroites avec les partis socialistes et communistes italiens depuis la guerre, mais ils ont aussi fondé des sections locales de grandes organisations syndicales italiennes comme l’INCA-CGIL et la FILEF, et ont milité pour des fédérations syndicales et partis politiques canadiens progressistes, dont la Confédération des syndicats nationaux (CSN) et le Nouveau Parti démocratique (NPD) à l’échelle fédérale. Francesco Di Feo a également travaillé pour la Caravane de l'amitié Québec-Cuba, aidant les Cubains à surmonter les difficultés de l'embargo économique américain sous Fidel Castro.

Bruno Ramirez est né en Érythrée de parents italiens, a grandi en Sicile et a étudié à Rome, aux États-Unis et à Toronto avant de venir enseigner à l'UdeM en 1977. Mettant la dernière main à son nouveau film en vue de sa présentation, il a pris quelques instants ce printemps pour s'entretenir avec UdeMNouvelles.

Comment avez-vous eu l'idée de ce film?

Il y a quelques années, mon ami Giovanni [Princigalli] m’a parlé de ces trois amis. Ils se rencontraient régulièrement dans une boucherie et parlaient de politique. Cela m'a intrigué. Normalement, dans leur vieillesse, les hommes italiens s'assoient et jouent aux cartes, racontent des ragots ou parlent de football. Mais ceux-ci discutaient de politique, tant canadienne qu'italienne. Alors j'ai voulu les rencontrer.

Pensez-vous que vous auriez assez de matériel pour une heure complète à l'écran?

Non, j'ai pensé que nous pourrions les filmer en train de bavarder autour de la table à la boucherie et faire un court documentaire là-dessus. Puis j'en ai appris davantage sur leur vie en tant qu'immigrants et sur leur énorme contribution à la communauté italienne d'ici, alors j'ai décidé de réaliser un documentaire plus long. Mon idée était de montrer comment cette culture de la politique communautaire, si courante en Italie, a survécu au Québec.

Elle est peut-être même plus vivace qu'en Italie…

Exactement. En Italie, elle existe de moins en moins. La situation politique a subi de nombreuses transformations depuis la guerre et est devenue de plus en plus confuse. Lorsque les trois hommes ont quitté l'Italie dans les années 50 et 60, les choses étaient beaucoup plus claires: vous étiez soit démocrate catholique, soit socialiste ou communiste de gauche.

Selon vous, leur façon de s’exprimer est-elle quelque peu figée dans le temps?

Je pense que oui. Ils ont un style oratoire, surtout Giovanni, le chef. Dans le film, quand ils se réunissent à table et lèvent leur verre de vin ‒ un vin qu'ils ont fait eux-mêmes, bien sûr ‒, Giovanni est celui qui veut porter un toast parce qu'il est très bon pour faire des discours.

En tant que militants, ces hommes ont-ils sympathisé avec des causes québécoises?

Ils ont plus que sympathisé. Francesco a été très actif au sein de la CSN, Giovanni a été candidat du NPD et a milité pendant le référendum de 1980, et Salvatore s'est aussi exprimé ouvertement. Il en était de même pour d'autres membres de la communauté, comme le dramaturge Marco Micone, qui s'est joint au Parti québécois dans les années 70.

Avez-vous pu vous entretenir avec leurs conjointes?

La femme de Giovanni est interviewée dans le film. Pendant qu'il faisait de la politique, elle était à la maison. Nous entendons aussi parler des enfants et de ce que les trois grands-pères pensent de la politique actuelle.

Vous utilisez les archives?

Oui. Par exemple, il y a des images des suites d'un accident de travail majeur qui s'est produit dans les années 60 et qui a touché la communauté italienne: quatre travailleurs italiens sont morts. L'un des trois amis figure dans ces images, alors ça devient comme un film à l'intérieur de notre film.

Ont-ils déjà vu le produit fini?

Non, nous sommes en postproduction jusqu'à la première. Je pense qu'ils vont aimer ça. Nous ne voulions pas les critiquer; nous voulions respecter leurs idées et, s'il y a une petite utopie dans leurs idées, pourquoi pas? C'est génial de voir de vieilles personnes qui peuvent encore rêver de meilleures choses.

À propos du film

Tre Compagni di Montreal, de Bruno Ramirez et Giovanni Princigalli, en italien sous-titré en français, sera présenté en première le 21 juin pour clôturer le Festival du film italien contemporain. Il y aura deux projections en soirée au Cinéma moderne de Montréal. Les billets sont vendus 11,50 $.