Wolf Thyma: réussir envers et pour tous

En 5 secondes Il a 30 ans, deux diplômes de l’UdeM, une conscience aigüe des inégalités des chances et le désir de redonner à la société québécoise. Le résident en psychiatrie poursuit sa quête d’excellence.
Wolf Thyma nous a chaleureusement accueilli chez lui.

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UdeMmagazine Article 13 / 13

Pour Wolf Thyma, l’heure de vérité a sonné. Ces jours-ci, il doit passer l’examen de psychiatrie du Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada. «C'est l'examen le plus important de ma vie!» s’exclame-t-il, visiblement fébrile. Le résident de quatrième année en psychiatrie est à peine assis que déjà il remonte le fil de sa trajectoire, conscient que chaque minute compte dans son emploi du temps surchargé. S’il réussit cette épreuve, il obtiendra le titre de spécialiste et le permis d’exercer de façon autonome. «J’ai dû faire des choix pour me concentrer sur mes études», reconnaît celui qui jongle depuis toujours avec ses innombrables passions et engagements.

En parallèle, il effectue un stage auprès de patients aux prises avec des problèmes de toxicomanie et de santé mentale à l’Hôpital Notre-Dame. Et comme si ce n’était pas assez, ce bûcheur infatigable s’est inscrit au programme de maîtrise en droit et politiques de la santé à l’Université de Sherbrooke. 

«J'ai toujours aimé cette intersection du droit et de la médecine. Je m'intéresse particulièrement à l'influence des politiques publiques sur les populations vulnérables, surtout en matière de santé. Cette formation complémentaire me donnera les connaissances et les outils nécessaires pour enseigner et faire de la recherche sur des questions qui touchent directement ces communautés», espère-t-il. Le futur psychiatre songe ainsi à rester dans le milieu universitaire comme professeur et chercheur à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal.

Mes choix d’études et de profession – droit, médecine, politiques de la santé – ont tous le même but: lutter contre les injustices sociales pour offrir de meilleures conditions de vie aux plus démunis.

Wolf Thyma

Là d’où il vient

Pour comprendre ce qui pousse Wolf Thyma à s’engager sur plus d’un front avec autant d’énergie, il faut savoir d’où il est parti. Pendant une heure, attablé à la terrasse d’un café branché du quartier Villeray qu’il a fait sien, l’athlétique trentenaire aux yeux lumineux nous racontera son parcours du combattant, avant de retourner à ses livres, à ses consultations, à son sport et à ses projets. «Je suis né en Haïti, où j’ai passé les huit premières années de ma vie, commence-t-il d’une voix feutrée. À postériori, je peux dire qu’elles ont forgé mon identité et m’ont fait voir une réalité très différente de celle de Montréal. Elles m’ont aussi sensibilisé à la condition des femmes, à l’accès à l’éducation et à la pauvreté.»

Quand la famille Thyma pose ses valises au Québec en 2003, dans le quartier Saint-Michel, les débuts sont éprouvants. Les parents, employés au salaire minimum, travaillent dans une manufacture tout en élevant leurs cinq enfants. Et lorsque l’argent vient à manquer pour payer les factures, la nourriture se fait rare, parfois même l’électricité. Un printemps, la maison restera plongée dans le noir 10 jours durant, alors que le cégépien est en pleine période d’examens… 

La honte silencieuse de ses parents, l’adulte accompli s’en souvient comme si c’était hier. «Avoir grandi dans un milieu défavorisé m’a amené très tôt à développer une intolérance à l’injustice. Cette iniquité empêche beaucoup de jeunes de ma communauté d’aller au bout de leurs capacités», dénonce-t-il sans détour.

Des tremplins vers l’avenir

À la différence de beaucoup de ses congénères, il reconnaît avoir eu accès à certains «privilèges» qui lui ont permis d’atteindre son plein potentiel. À commencer par des parents aimants et dévoués qui refusaient que leurs enfants travaillent pendant l’année scolaire. «Mes parents valorisaient énormément l’éducation. Mon père, un homme très instruit, avait étudié le droit en Haïti, mais ses diplômes n’étaient pas reconnus ici, relate-t-il. Ma mère, tout aussi brillante, n’a pas pu terminer ses études secondaires à cause des circonstances de la vie, comme elle le dit.»

Mes parents me répétaient souvent: avec l’éducation, tu pourras faire ce que tu veux de ta vie. Surtout au Québec, une société progressiste qui offre beaucoup de possibilités aux immigrants.

Wolf Thyma

Il aurait pu devenir musicien. Ou chanteur d’opéra. «J'ai eu la chance de toucher à toutes sortes de choses. Quand je parlais de privilèges…», rappelle-t-il. Dès son entrée au secondaire, ses parents l’inscrivent au programme de musique de l’école Joseph-François-Perrault, dans le quartier Saint-Michel. Bon élève, il se réveille à six heures pour travailler la trompette et reprend aussitôt les classes terminées. Grâce à son assiduité et aux cours particuliers que ses parents financent en se serrant la ceinture, l’adolescent intègre le programme arts-études habituellement réservé aux enfants qui ont baigné dans la musique classique depuis leur plus jeune âge. «La musique est devenue ma passion, sourit-il. Longtemps, j’ai rêvé d’entrer dans une grande école et de faire du chant lyrique. Mais c'est un milieu incertain. J’ai opté pour une profession plus stable, en accord avec mes valeurs.»

Il peut s’enorgueillir d’avoir chanté avec l’Orchestre symphonique de Montréal et l’Orchestre Métropolitain. Quand l’occasion se présente, il prête encore sa voix à des chorales.

De l’élève sans repères au mentor pour la relève

Il choisit donc le droit… et découvre un univers aux antipodes du sien. «Quand j’ai dit que j’avais passé ma jeunesse dans le système scolaire public, quelqu’un m’a répondu avec condescendance: “Wow, félicitations de t’être rendu jusqu’ici!” Je me suis senti mal, alors que j’étais tellement heureux d’être à l’université! J’étais le premier de ma fratrie à y accéder», se souvient-il, encore heurté par cette remarque.

Un premier stage en milieu communautaire le confronte aux réalités de l’itinérance et de la toxicomanie ainsi qu'aux problèmes de santé mentale. Il ressent alors le besoin d’agir plus en amont. Mais comment? La psychiatrie s’impose comme une évidence. «Pour y arriver, je devais faire un virage à 180 degrés, dit-il. J’ai fini par poser ma candidature en médecine et j’ai eu la chance d’être admis.»

Faute de médecins dans son entourage pour le guider, il pourra compter sur des mentors, tel le Dr Jean Roy, son professeur d’hématologie. «Il croyait en moi et se montrait toujours disponible pour répondre à mes questions. Avoir quelqu’un vers qui me tourner a été essentiel. Et ça l’est toujours», ajoute-t-il.

Aujourd’hui, Wolf Thyma s’efforce d’être un modèle pour la relève des communautés noires. Quand il n’anime pas des rencontres avec des élèves et des cégépiens sur des questions liées à la santé mentale et à l’estime de soi ou sur des questions sociales, il accompagne des étudiants dans leurs parcours en médecine ou en psychiatrie.

C’est très difficile de s’imaginer réussir quand on n’a jamais vu un de ses semblables y parvenir. Je veux montrer à ces jeunes que leurs origines ne sont pas une limite, mais des barrières qu’ils peuvent franchir.

Wolf Thyma

Après la honte, la fierté

Même dans ses rêves les plus fous, le petit Wolf Thyma n’aurait jamais imaginé être un jour médecin-juriste en voie de devenir professeur. Sa mère non plus, d’ailleurs! «Chaque fois que je vais la voir – je suis très proche d’elle –, elle me dit: “Réalises-tu où tu es rendu?” Ça me rappelle que je viens de loin. Malgré un chemin semé d'embûches, je n'avais pas le choix de persévérer et de réussir. Je veux faire honneur à mes parents qui ont fait tant de sacrifices et à toutes les personnes qui m’ont soutenu», lâche-t-il avec émotion.

Il évoque son père, décédé en 2019, après avoir travaillé de nuit durant les 10 dernières années de sa vie pour subvenir aux besoins de sa famille. «Les études montrent que le travail de nuit augmente le risque de maladie cardiovasculaire et de décès prématuré», souligne le médecin.

Son ton n’est ni amer ni faussement modeste. Plutôt empreint de gratitude et de fierté. Mais il avoue ne pas avoir toujours été fier. «Pour être honnête, j’ai ressenti de la honte au début de mes années universitaires. Je réalisais que j’étais l’un des rares représentants des communautés noires. De plus, je suis issu de l'immigration et d'un milieu défavorisé. Si l’on ajoute mon orientation sexuelle, on peut parler d'intersectionnalité», résume-t-il.

Seul homme noir de sa cohorte en première année de médecine, il dit avoir ressenti un vertige. «Ça m’a mis en colère! Et quand je suis en colère, j’ai besoin d’agir, affirme-t-il. C’est ce que j’ai tenté de faire au cours des 10 années qui se sont écoulées.»

Car Wolf Thyma ne cherche pas qu’à réussir.


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Faire bouger les choses

Dès le début de son parcours en médecine, il siège au comité EDI (équité, diversité, inclusion) de la Faculté de médecine de l’UdeM, comme il l’avait fait en droit. Réflexions, forum citoyen, plan d’action… Les efforts pour lever les barrières systémiques auxquelles font face les étudiantes et étudiants issus des communautés noires commencent d’ailleurs à porter leurs fruits: aujourd’hui, la Faculté de médecine compte une quarantaine d’étudiantes et d’étudiants afrodescendants dans ses cohortes. «J’éprouve une grande fierté de les voir progresser. Ils sont excellents! Ça me remplit d’espoir de constater que les prises de conscience donnent des résultats», se réjouit-il.

Sa quête de justice l’amène aussi à réfléchir au système de santé. S’il pouvait changer une chose, quelle serait-elle? «Les acquis en matière d’égalité restent fragiles. La santé ne dépend pas seulement des soins, mais aussi des conditions de vie. Beaucoup de mes patients n’arrivent pas à se nourrir ni à se loger. Comment traiter la santé mentale quand les besoins de base ne sont pas comblés? Offrir une vie digne à ces personnes, c’est aussi renforcer notre système de santé», répond-il.

Le Québec est sa terre d’engagement, lequel lui a valu plusieurs distinctions, dont le Prix de la relève de la soirée Étincelles de l'UdeM. «Au-delà de la reconnaissance personnelle, ce prix représente surtout un encouragement à poursuivre mon engagement envers ma communauté et ma profession. Il m’a rappelé que même de petites initiatives peuvent avoir un réel effet lorsqu’on y met du cœur et de la persévérance», confie-t-il.

C’est aussi sa terre d’ancrage, son chez-lui, où il espère élever ses enfants. Où se voit-il dans 20 ans? «Ouf, j’aurai 50 ans! rigole-t-il. J’aimerais avoir mené une vie et des luttes dont je peux être fier. Mon but n’est pas de changer le monde, mais d’y apporter ma contribution.»

Il repart, la tête haute et le pas décidé. On se dit que Wolf Thyma est indéniablement un acteur de changement, qui a encore toute la vie devant lui et la ferme intention de la mettre au service d’autrui.


Wolf Thyma en bref

  • Né en 1995 à Hinche, en Haïti.
  • Diplômes: droit (2017, UdeM), médecine (2022, UdeM), psychiatrie (obtention du diplôme prévue en juin 2027, UdeM), maîtrise en droit et politiques de la santé (en cours, Université de Sherbrooke).
  • La personnalité qui l’inspire le plus: Dominique Anglade. «Même si nous ne partageons pas toujours la même vision politique, je la trouve profondément inspirante. Elle a su briser tant de plafonds de verre. Comme moi, elle est d’origine haïtienne et a consacré une grande partie de sa vie adulte à une ambition noble: contribuer à l’amélioration de notre Québec.»

Prix et distinctions

  • 2021: bourse du Sommet socioéconomique pour le développement des jeunes des communautés noires
  • 2021: élu personnalité par excellence au gala Forces Avenir
  • 2022: Prix pour l’engagement social de la Faculté de médecine de l’UdeM
  • 2023: Prix du leadership en responsabilité sociale Dr M. Ian Bowmer du Conseil médical du Canada
  • 2023: prix Excelsior de la Fédération des médecins résidents du Québec
  • 2025: Prix de la relève de la soirée Étincelles de l’UdeM

 


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Tiré à 25 000 exemplaires, UdeMmagazine est publié à raison d’un numéro par année et s’adresse principalement à la grande famille diplômée et donatrice de l’Université de Montréal. L’impression du magazine respecte les normes d’écoresponsabilité forestière: le papier provient de forêts et d’autres sources contrôlées exploitées selon des principes de développement durable. 

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