Evelyne de Leeuw: la femme qui plantait des villes

En 5 secondes Evelyne de Leeuw est politologue de la santé et titulaire de la Chaire d’excellence en recherche du Canada sur la santé urbaine. Elle revient sur le parcours qui l’a menée à enseigner à l'ESPUM.
Illustration d'Evelyne de Leeuw, professeure au Département de médecine sociale et préventive à l'École de santé publique de l'Université de Montréal

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UdeMmagazine Article 6 / 13

«Pas un jour ne passe sans que je me dise: “Quelle chance j’ai d’être ici!”» lance Evelyne de Leeuw d’un ton enthousiaste. Recrutée par l’Université de Montréal en 2023, la politologue de 65 ans entame aujourd’hui la troisième des huit années de son mandat à titre de titulaire de la Chaire d’excellence en recherche du Canada sur la santé urbaine, dotée d’un budget de quatre millions de dollars. Forte d’une expertise acquise dans des universités du Danemark, d’Australie, des États-Unis et des Pays-Bas, elle s’emploie à élargir le concept Une seule santé, habituellement appliqué en médecine vétérinaire, pour en faire un outil d’analyse politique de la vie urbaine.

Son projet mobilise 15 membres du corps professoral de diverses écoles et facultés de l’Université (médecine, droit, urbanisme, etc.), de même que deux professeurs de Polytechnique Montréal, l’école d’ingénierie affiliée à l’UdeM. Ces chercheuses et chercheurs collaborent également avec des scientifiques et l’équipe de médiation d’Espace pour la vie, le complexe montréalais des sciences de la nature qui regroupe le Biodôme, l’Insectarium, le Jardin botanique, la Biosphère et le Planétarium.

«C’est vraiment génial! Ces partenariats sont une source de découvertes intarissable», s’exclame Evelyne de Leeuw dans son bureau de l’École de santé publique de l’Université de Montréal (ESPUM), située dans le quartier Parc-Extension.

Elle dirige ces travaux avec l’appui d’une petite équipe administrative et, à titre de professeure, donne deux cours par année à une cohorte des cycles supérieurs. Le reste de son temps est consacré à parcourir la ville – et la planète – afin de transmettre ses connaissances et de glaner des idées pour, dit-elle, rendre l’environnement urbain «plus habitable et mieux adapté au bien-être à long terme du plus grand nombre».

En 2024, à l’invitation de Richard Beecroft, spécialiste du développement durable, Evelyne de Leeuw s’est rendue à l’Institut de technologie de Karlsruhe, en Allemagne, pour voir de près son concept de laboratoires communautaires – dont un laboratoire mobile aménagé dans une fourgonnette de camping que l’équipe de M. Beecroft gare sur une place publique et ouvre à la population afin qu’elle puisse participer aux travaux de recherche et en définir l’orientation. C’est ce genre de «laboratoire du monde réel» que la chercheuse souhaite implanter à Montréal, un projet qu’elle a baptisé «dépanneur de recherche et bien-être». «L’idée, c’est la science faite avec les gens, par les gens», explique-t-elle.

Elle s’emploie à élargir le concept Une seule santé, habituellement appliqué en médecine vétérinaire, pour en faire un outil d’analyse politique de la vie urbaine.

Des enjeux pressants

Durant son mandat, Evelyne de Leeuw souhaite se pencher sur un certain nombre de questions urgentes en santé publique. Par exemple, comment les villes peuvent-elles mieux se préparer à des pandémies comme celle de COVID-19? Peut-on bâtir des établissements de santé qui à la fois sont carboneutres et qui captent plus de carbone qu’ils en émettent? Peut-on également adapter les villes aux personnes atteintes de démence afin qu’elles puissent retrouver leur chemin en toute autonomie?

Au Centre de recherche en santé publique, auquel est rattachée sa chaire d’excellence, Evelyne de Leeuw participe entre autres à l’élaboration d’un plan structurant axé sur les thèmes de la santé urbaine, des communautés et des territoires. Elle collabore avec plusieurs professeurs de l’UdeM, dont Yan Kestens, spécialiste de la santé environnementale, Katherine Frohlich, spécialiste du jeu en contexte pédiatrique, Sébastien Lord, urbaniste, Timothée Poisot, spécialiste de l’écologie informatique, Alexandre Beaudoin, créateur du corridor écologique Darlington, et Xavier Gravend-Tirole, théologien.

Comment favorise-t-on la biodiversité en milieu urbain? On peut créer une carte interactive alimentée par des données satellite et par l’observation d’insectes sentinelles pour fournir aux élus un tableau clair de la situation sur le terrain et éclairer leurs décisions.

Evelyne de Leeuw

«Nous avons réalisé une remarquable démonstration de la faisabilité d’une telle carte. L’architecture technologique y est assez complexe, mais l’interface d’affichage est d’une grande simplicité. Il faut maintenant définir les moyens les plus efficaces et socialement acceptables d’accroître la biodiversité par l’action politique.»

Autre piste à l’étude: les murs végétalisés, ces structures verticales recouvertes de plantes qui réduisent la pollution de l’air, stimulent le microbiome humain et renforcent le système immunitaire. «Soit, mais qui va les installer et les entretenir? Quel est le risque en matière de responsabilité civile si un champignon se propage de façon incontrôlable? On peut essayer de créer des murs hydroponiques autoentretenus, mais ces questions micropolitiques méritent aussi d’être examinées», note-t-elle.


Evelyne de Leeuw en bref

  • Naissance: en 1960 à Haarlem, aux Pays-Bas
  • Diplômes: baccalauréat en santé publique (1985, Université de Maastricht), maîtrise en santé publique (1986, Université de Californie à Berkeley), doctorat en santé publique (1989, Université de Maastricht)
  • Personnalité qui l’inspire le plus: Annie Lennox, auteure-compositrice-interprète écossaise du groupe Eurythmics. «J’ai toujours aimé sa musique. C’est aussi une brillante penseuse qui a occupé des fonctions publiques prestigieuses – dont celle de première chancelière de l’Université calédonienne de Glasgow en 2017 –, une activiste et une philanthrope. Et comme j’aimerais danser aussi bien qu’elle quand j’aurai 70 ans!»

Intra- et extra-muros

Si Evelyne de Leeuw a fait carrière dans le monde universitaire, son parcours est loin de s’y cantonner. On lui doit notamment la création d’une école de santé publique et d’un centre de recherche sur la promotion de la santé à l’Université du Danemark du Sud. Elle a également occupé des postes de professeure dans trois universités australiennes, dont l’Université de Nouvelle-Galles du Sud, établissement qu’elle a quitté en 2023 pour se joindre à la communauté de l’UdeM.

Ayant souffert d’un trouble intestinal rare pendant ses 10 premières années de vie, elle rêvait au départ de devenir médecin. Elle a changé d’avis après sa rencontre avec sa conseillère d’orientation au secondaire.

Celle-ci, frappée par sa vivacité d’esprit et sa curiosité parfois indignée vis-à-vis des évènements du monde, lui a recommandé un nouveau programme de sciences sociales de la santé qui venait d’ouvrir et qui était déjà réputé pour son caractère innovant.

«Cela m’a paru fantastique. Pourquoi? Parce que la santé englobe tout, de l’infiniment grand à l’infiniment petit», indique-t-elle.

Ce fut l’étincelle qui a allumé sa passion. Au fil d’une carrière de plus de 40 ans, elle a dirigé deux fois l’Association des écoles de santé publique de la région européenne, agi comme conseillère auprès de l’Organisation mondiale de la santé, écrit ou supervisé plusieurs livres et dirigé des revues savantes, appuyé des initiatives en faveur de la diversité sexuelle dans des villes de quatre pays, fondé un cabinet-conseil et fourni de l’accompagnement à des gouvernements et à des écoles de santé publique en Estonie, au Salvador, en Finlande, au Kazakhstan et au Canada.

En 2013, au cours d’un congé sabbatique à Montréal, elle a codirigé la rédaction de l’ouvrage Health Promotion and the Policy Process avec Carole Clavier, professeure adjointe en science politique à l’Université du Québec à Montréal. Puis, en 2017, elle a signé ce qu’elle considère comme son œuvre maîtresse, Healthy Cities: The Theory, Policy, and Practice of Value-Based Urban Planning, une brique de 515 pages dont elle a assumé la direction avec son collègue de l’Université de Genève Jean Simos.

C’est en 2023 que l’UdeM lui a offert de s’établir ici. Elle a quitté pour un temps celle avec qui elle s’est mariée après 18 ans de vie commune, Lynne Adamson, de l’Université Deakin, qui a horreur des hivers rigoureux, et s’est installée au Canada pour un mandat de huit ans.

Depuis, elle n’a pas chômé. En 2025, elle et sa collègue de l’ESPUM Hélène Carabin se sont taillé une place parmi les 14 universitaires nommés pour faire partie du nouveau comité consultatif sur les sciences de l’Agence de la santé publique du Canada. Et voilà qu’elle s’apprête à faire paraître Well: Together aux presses de l’Université de Cambridge, un ouvrage rédigé avec son équipe et inspiré de plusieurs articles qu’elle a consacrés à l’intersectorialité et aux concepts Une seule santé et Une seule santé urbaine.

 

Il faut redonner à la santé publique la place qui lui revient dans la société. De nos jours, tout le monde s’improvise épidémiologiste et s’estime capable d’interpréter les données. Pour certains, les spécialistes ne sont que des pseudoexperts et les faits scientifiques ne sont que des opinions. Il faut renverser cette tendance.

Evelyne de Leeuw

«En tant que politologue, je constate qu’une grande partie de la population ne croit pas en notre travail. Ce qui se passe chez nos voisins du Sud crée de dangereux précédents. Il faut redoubler de vigilance.»

Une partie de la solution réside dans la relève: ses étudiantes et étudiants des cycles supérieurs. Qui représentent un véritable échantillon de la diversité mondiale. Par exemple, l’une d’elles, une scientifique éthiopienne en recherche alimentaire, mène une étude comparative sur les systèmes alimentaires dans trois villes de trois continents, soit Montréal, Quito et Addis-Abeba. Evelyne de Leeuw est également fière de travailler avec des communautés autochtones tant en Australie qu’à Montréal. À Kahnawake, la réserve mohawk sur la Rive-Sud, elle étudie «la justice dans le transport, c’est-à-dire la manière dont les besoins de la population en matière de mobilité ne sont pas pris en compte en toute équité par les politiques».

Avant d’arriver à l’UdeM, Evelyne de Leeuw était déjà familière avec Montréal, où elle venait souvent donner des conférences. Désormais Montréalaise d’adoption, elle connaît la ville comme le fond de sa poche: ses gens («d’une grande ouverture»), ses hivers («Je porte des crampons en permanence»), son réseau de santé publique («Je n’ai pas encore de médecin de famille!») et ses musées («Ils ne sont pas que pour les touristes, il s’y fait de la vraie science»).

Plus que tout, elle ne se lasse pas de l’accueil qu’elle reçoit ici.

«Quel pays merveilleux que le Canada, soupire-t-elle. Je l’ai toujours su, mais maintenant que j’y vis, je le réalise encore davantage. Je reste fidèle à cet endroit, qui m’a permis de conclure ma carrière de la plus belle façon. Et il me reste encore cinq ans!»

Traduction: C'est-à-dire, services de communication

 


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