Daniel Jutras: J’ai envie de te ramener loin en arrière parce qu’il y a beaucoup de choses que je ne connais pas de toi.
Louise Arbour: Je ne te disais pas tout à l’époque!
DJ: J’aimerais d’abord que tu me parles de ton passage à la Faculté de droit de l’UdeM. Un professeur t’a-t-il particulièrement marquée?
LA: Le professeur qui a le plus compté pour moi, c’est Jacques Fortin, qui enseignait le droit criminel. Pourtant, en première année, c’est dans son cours que j’ai obtenu ma pire note! Au début, je m’asseyais au fond de la classe et je faisais des mots croisés. Avec le temps, il m’a rendue accro au droit criminel, qu’il rattachait à des principes à la fois moraux et d’intérêt public. Après ça, j’étais toujours assise dans la deuxième rangée.
DJ: Avais-tu décidé alors que tu voulais faire carrière comme juriste?
LA: Je n'avais pas la moindre idée de ce que je voulais faire. J’ai choisi le droit sans savoir ce que c’était. Dans ma famille, il n'y avait pas de juge, pas d'avocat, rien qui y ressemble. L’ambition de mon père pour moi était que je devienne sténodactylo. La première année de mes études, je travaillais à l’Expo 67 et j’étais plus intéressée par les affaires politiques et le journalisme que par le droit.
DJ: Vraiment? Tu travaillais à l’Expo?
LA: J’avais postulé pour être hôtesse, mais on n’a pas retenu ma candidature: il fallait mesurer au moins 5 pi 2 po! Je me suis donc retrouvée téléphoniste, avec tous les autres rejets. Nous répondions à toutes les questions des visiteurs. Le seul problème, c’est que 80 % des appels étaient en anglais… et je n’en parlais pas un mot!
DJ: Je sais que tu as passé ta jeunesse comme pensionnaire au collège Regina Assumpta, qui était alors un couvent, mais je ne sais rien de ton histoire familiale.
LA: J’ai eu une enfance complètement hors normes. Je devais avoir 11 ou 12 ans lorsque mes parents se sont séparés – ce qui était loin d’être commun à l’époque. Avant cela, nous vivions à Lacolle dans un hôtel que mon père avait construit. Mon père était un personnage marginal. Il a été organisateur politique de Maurice Duplessis, il connaissait tout le monde et faisait toutes sortes de plans. Il y avait un bar western dans le sous-sol de l’hôtel et l’alcool coulait à flots. Ce n’était pas un endroit pour des enfants, alors j’ai été mise au couvent à Montréal. Chaque fin de semaine, je retournais voir mes parents. C’était particulier: je n’étais qu’une enfant et j'avais ma propre chambre à l’hôtel.
Après la séparation, j’ai habité avec ma mère et mon frère à Montréal, même si j’ai continué de fréquenter le couvent, devenu collège classique, jusqu’à l’université. Nous étions à loyer et nous déménagions tous les deux ans. Nous n’étions pas pauvres, nous n’avions juste pas d'argent!
DJ: D’où te vient ton intérêt pour la justice sociale?
LA: J’ai souvent raconté que j’ai été élevée exclusivement par des femmes – ma mère et les sœurs du collège. Il y a sans doute un peu de ça, mais ça n’explique pas tout.