Le recteur rencontre Louise Arbour, une diplômée

En 5 secondes Après avoir sillonné le monde pendant plus de 20 ans, Louise Arbour a trouvé refuge au bord d’un lac paisible, dissimulé dans la quiétude d’une forêt des Laurentides.
Daniel Jutras dans la maison de Louise Arbour (et de sa chienne Loma!) au coeur de la forêt des Laurentides.

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UdeMmagazine Article 9 / 13

Lorsqu’elle reçoit chez elle le recteur Daniel Jutras, c’est le parfum de l’encens qui l’accueille. «J’en fais brûler pour camoufler l’odeur de mon chien», dit-elle avec un naturel qui ne la quittera pas de tout l’entretien. Le chien en question, c’est Loma, une femelle labernois enjouée qui reste toujours à ses côtés. 

Un cadre sur le mur accroche le regard: une caricature de l’ancienne procureure en chef des tribunaux pénaux internationaux pour l’ex-Yougoslavie et le Rwanda en Tintin accompagné de son fidèle Milou, parue dans la presse canadienne-anglaise il y a plusieurs années. «On m’avait demandé de m’identifier à un héros et j’avais répondu Tintin», commente-t-elle, ajoutant qu’elle est une redoutable tintinophile.

À l’image de l’intrépide reporteur du Petit Vingtième, la juriste a fait du monde son terrain d’enquête. Elle passe à l’histoire en 1999 en portant les premières accusations de crimes contre l’humanité à l’endroit d’un chef d’État en exercice, le président de la Yougoslavie Slobodan Milosěvić. Plus tard, comme haute-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, elle s’illustre par des prises de position courageuses, dénonçant notamment les atrocités du Darfour, alors que la communauté internationale détournait le regard.

L’attention se tourne ensuite vers une photo prise il y a une vingtaine d’années: on y voit Louise Arbour et Daniel Jutras à la Cour suprême du Canada. Elle y était juge et lui, conseiller juridique principal de Beverley McLachlin, juge en chef. La complicité entre les anciens collègues est intacte, alors que Louise Arbour, Daniel Jutras et Loma s’installent dans un salon largement fenestré, où la vue sur la forêt environnante donne l’impression d’être immergé au cœur de la nature.

Daniel Jutras: J’ai envie de te ramener loin en arrière parce qu’il y a beaucoup de choses que je ne connais pas de toi. 

Louise Arbour: Je ne te disais pas tout à l’époque!

DJ: J’aimerais d’abord que tu me parles de ton passage à la Faculté de droit de l’UdeM. Un professeur t’a-t-il particulièrement marquée?

LA: Le professeur qui a le plus compté pour moi, c’est Jacques Fortin, qui enseignait le droit criminel. Pourtant, en première année, c’est dans son cours que j’ai obtenu ma pire note! Au début, je m’asseyais au fond de la classe et je faisais des mots croisés. Avec le temps, il m’a rendue accro au droit criminel, qu’il rattachait à des principes à la fois moraux et d’intérêt public. Après ça, j’étais toujours assise dans la deuxième rangée.

DJ: Avais-tu décidé alors que tu voulais faire carrière comme juriste? 

LA: Je n'avais pas la moindre idée de ce que je voulais faire. J’ai choisi le droit sans savoir ce que c’était. Dans ma famille, il n'y avait pas de juge, pas d'avocat, rien qui y ressemble. L’ambition de mon père pour moi était que je devienne sténodactylo. La première année de mes études, je travaillais à l’Expo 67 et j’étais plus intéressée par les affaires politiques et le journalisme que par le droit. 

DJ: Vraiment? Tu travaillais à l’Expo?

LA: J’avais postulé pour être hôtesse, mais on n’a pas retenu ma candidature: il fallait mesurer au moins 5 pi 2 po! Je me suis donc retrouvée téléphoniste, avec tous les autres rejets. Nous répondions à toutes les questions des visiteurs. Le seul problème, c’est que 80 % des appels étaient en anglais… et je n’en parlais pas un mot!

DJ: Je sais que tu as passé ta jeunesse comme pensionnaire au collège Regina Assumpta, qui était alors un couvent, mais je ne sais rien de ton histoire familiale. 

LA: J’ai eu une enfance complètement hors normes. Je devais avoir 11 ou 12 ans lorsque mes parents se sont séparés – ce qui était loin d’être commun à l’époque. Avant cela, nous vivions à Lacolle dans un hôtel que mon père avait construit. Mon père était un personnage marginal. Il a été organisateur politique de Maurice Duplessis, il connaissait tout le monde et faisait toutes sortes de plans. Il y avait un bar western dans le sous-sol de l’hôtel et l’alcool coulait à flots. Ce n’était pas un endroit pour des enfants, alors j’ai été mise au couvent à Montréal. Chaque fin de semaine, je retournais voir mes parents. C’était particulier: je n’étais qu’une enfant et j'avais ma propre chambre à l’hôtel. 

Après la séparation, j’ai habité avec ma mère et mon frère à Montréal, même si j’ai continué de fréquenter le couvent, devenu collège classique, jusqu’à l’université. Nous étions à loyer et nous déménagions tous les deux ans. Nous n’étions pas pauvres, nous n’avions juste pas d'argent!

DJ: D’où te vient ton intérêt pour la justice sociale?

LA: J’ai souvent raconté que j’ai été élevée exclusivement par des femmes – ma mère et les sœurs du collège. Il y a sans doute un peu de ça, mais ça n’explique pas tout.

Je crois que mon attachement aux libertés civiles remonte à l’utilisation de la Loi sur les mesures de guerre pendant la crise d’Octobre.

Louise Arbour

À l’époque, nous étions dans une sorte d’état de choc – comme si un film de Costa-Gavras se déroulait chez nous. J’étais finissante en 1970. Je me souviens d’être attablée avec des amis au café Campus et d’avoir vu, incrédule, une descente de police tout près. Le lundi matin, en classe, notre professeur, Jacques Bellemare, nous a sermonnés: «Pourquoi n’avez-vous pas protesté? Le droit, ce n’est pas seulement théorique!»

DJ: On fait un grand saut vers le milieu des années 1990. Tu es juge à la Cour d’appel de l’Ontario et mère de trois enfants. 

Du jour au lendemain, tu te retrouves sur le devant de la scène en acceptant le poste de procureure en chef à La Haye. On te voit régulièrement dans les bulletins de nouvelles, sur le terrain, en Bosnie ou au Rwanda, avec un gilet pare-balles. Comment as-tu vécu cette période mouvementée?

Daniel Jutras

LA: Lorsque je revenais au Canada – pour Noël par exemple – et que des gens me reconnaissaient dans la rue, je n’en revenais pas. Je ne mesurais pas à quel point ce travail m’avait rendue visible. Il faut dire que, aux Pays-Bas, je vivais dans une bulle, sous protection rapprochée: chaque matin, des hommes armés venaient me chercher à bord d’une voiture blindée.

DJ: Qu’est-ce qui te passait par la tête lorsque tu faisais face aux atrocités de la guerre? Lorsque tu inspectais des charniers?

LA: J’avais un travail à faire, j'étais concentrée sur l’enquête que nous devions mener: est-ce que c’était un site primaire ou est-ce que les corps avaient été déplacés? Quelles preuves pouvions-nous en tirer? Qu’est-ce qui allait être admissible devant la Cour? C’est à ça que je pensais. Mais c’était difficile. Quand nous ouvrions les charniers, j’avais souvent mal au cœur. Certains disent qu’il faut mâcher de la gomme pour atténuer l’odeur… mais après, chaque fois que tu remâches de la gomme, ça te revient. 

En Bosnie, nos enquêteurs ne partaient sur le terrain jamais plus de deux ou trois semaines: au-delà, la charge émotionnelle devenait trop lourde. Je me souviens avoir dit à l’un d’eux: «Quand tu rentres à la maison et que ta femme te parle de la couleur pour repeindre la salle de bain, ne te trompe pas: la vraie vie, c’est ça. Ce n’est pas la Bosnie.»

DJ: Quelques années plus tard, tu étais juge à la Cour suprême du Canada quand on a appris ta nomination comme haute-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme. Est-ce que tu te souviens de m’avoir proposé de t’accompagner comme chef de cabinet?

LA: Il n'y a pas beaucoup de gens qui m'ont dit non dans la vie.

DJ: C’était tentant, mais j’ai choisi ma famille. Faire des allers-retours Montréal-Genève, ce n'était pas réaliste avec deux jeunes enfants.

LA: Tu aurais pu avoir une très belle carrière internationale, tu sais. J’avais recruté comme adjointe une Sud-Coréenne qui travaillait au ministère des Affaires étrangères. Quelques années après mon départ des Nations unies, elle est devenue ministre des Affaires étrangères de son pays. 

DJ: Quelle est ton évaluation du contexte géopolitique actuel? Nous semblons assister à un remodelage de l’ordre international. Comment perçois‑tu le réalignement des forces en cours?

LA: Je pense que le mot clé, c’est force. On s’oriente vers un exercice du pouvoir très, très décomplexé. Et je ne parle pas seulement du pouvoir issu des processus électoraux, mais du pouvoir à l’état brut: celui qui vient de l’argent, acquis de façon plus ou moins respectable, ou de la célébrité, fondée sur rien d’autre que la célébrité elle-même.

Ce que nous vivons n’est pas un simple hoquet de l’histoire; je crois que nous assistons à une redéfinition majeure du pouvoir et de ses contraintes.

Louise Arbour

Regarde ce qui se passe: les intérêts commerciaux et le bien-être économique national prennent le pas sur tous les autres enjeux. Le militarisme retrouve peu à peu ses lettres de noblesse, même ici, au Canada, comme d’ailleurs au Japon et en Allemagne. Chacun peut bien se dire firstAmerica First, Canada First, France First – et ça peut sembler fonctionner tant qu’on ne se soucie pas du sort de la planète. Mais la vérité, c’est que presque tous nos enjeux existentiels sont transfrontaliers. 

DJ: Qu’est-ce qui te fait encore croire en l’avenir du monde?

LA: Les jeunes me rendent optimiste parce qu’ils disposent aujourd’hui de moyens technologiques extraordinaires. Si j’avais 18 ans maintenant, avec les mêmes inclinations sociales qu’à l’époque, j’aurais pu en faire 10 fois plus. Il faut arrêter de croire qu’ils vivent enfermés dans leurs bulles sur les réseaux sociaux. Il y a un peu de ça, bien sûr, mais nous aussi, à notre époque, nous regardions des films stupides. La jeunesse a toujours eu le pouvoir de transformer le monde – et elle l’a toujours fait. Et puis Daniel, même si tu as «manqué» ta carrière internationale, je trouve que tu es chanceux: tu peux maintenant aider les jeunes à réaliser leurs ambitions.


La vie au bord du lac

Globetrotteuse invétérée, Louise Arbour s’étonne encore d’habiter là où elle vit aujourd’hui. «C’est presque incompréhensible, confie-t-elle. Lorsque j’étais à la Faculté de droit, si quelqu’un m’avait dit “Louise, tu vas passer tes jeudis, vendredis et samedis soir à la maison, dans le fond du bois”, j’aurais répondu “Tu perds la tête!” J’étais toujours en action et je n’étais pas particulièrement attirée par la nature.» 

Elle marque une pause, puis ajoute: «J’ai toujours voulu revenir au Québec. Aujourd’hui, je me sens tellement bien. J’ai vécu deux ans à New York avant de m’installer ici et je savoure enfin le calme… j’écoute le silence. Mais n’allez pas croire que je vis recluse. J’aime toujours les gens, je reçois beaucoup de visites et je continue de voyager.»


Parcours d'une juriste d'exception

  • 1970: baccalauréat en droit de l’Université de Montréal.
  • 1974-1987: professeure à l'Osgoode Hall Law School de l’Université York, en Ontario.
  • 1987-1990: juge à la Haute Cour de justice de l’Ontario.
  • 1990-1999: juge à la Cour d’appel de l’Ontario.
  • 1995-1996: préside la Commission d’enquête sur certains évènements survenus à la Prison des femmes de Kingston.
  • 1996-1999: procureure en chef des tribunaux internationaux pour le Rwanda et l’ex-Yougoslavie. Fait inculper Slobodan Milosěvić et fait reconnaître les violences sexuelles comme crimes contre l’humanité.
  • 1999-2004: juge à la Cour suprême du Canada.
  • 2004-2008: haute-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme.
  • 2009-2014: présidente de l’International Crisis Group.
  • 2015 à aujourd’hui: avocate-conseil principale chez BLG.
  • 2016: juge ad hoc à la Cour internationale de justice.
  • 2017-2018: représentante spéciale de l’ONU pour les migrations internationales.
  • 2020-2021: examinatrice indépendante sur les inconduites sexuelles dans les Forces armées canadiennes.
  • Aujourd’hui: active au sein de plusieurs organismes et engagée dans la campagne L’heure est brave de l’UdeM.

En savoir plus

Tiré à 25 000 exemplaires, UdeMmagazine est publié à raison d’un numéro par année et s’adresse principalement à la grande famille diplômée et donatrice de l’Université de Montréal. L’impression du magazine respecte les normes d’écoresponsabilité forestière: le papier provient de forêts et d’autres sources contrôlées exploitées selon des principes de développement durable. 

Vous pouvez consulter la version numérique de l’imprimé en format PDF (78 Mo).

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