Dans les salles de cours de l'Université de Montréal, ils ont appris à analyser, à décortiquer, à rechercher, à comprendre. Aujourd'hui, Patrick Senécal, Martin Michaud, Roxanne Bouchard et Hervé Gagnon utilisent ces outils pour plonger leurs lecteurs dans les abîmes de l'âme humaine. Rencontre avec quatre maîtres de la littérature de l'ombre.
De la salle de cours au roman noir
Dans la série
UdeMmagazine Article 2 / 13
Pouvez-vous nous parler d’un professeur ou d’une professeure qui a influencé votre parcours d’écriture romanesque?
Patrick Senécal: À l’Université de Montréal, Georges-André Vachon, un professeur de création littéraire, m’a profondément marqué. Il nous avait demandé d’écrire une nouvelle pour notre travail de session. J’avais pondu un récit d’horreur où deux personnes jouant à la roulette russe étaient assiégées par des zombies. Quand je l’ai rencontré, il m’a dit: «Vous avez du talent, mais vous m’avez rendu un premier jet. On ne publie pas sans travail, sauf si l’on est un génie!» La session était finie, mais il m’a donné une semaine si je souhaitais retoucher mon texte et il réviserait alors ma note. J’étais très étonné qu’il agisse ainsi. Alors, il a ajouté: «Je ne demande ça qu’aux écrivains!»
Je suis rentré chez moi et, pour la première fois, j’ai réellement retravaillé un texte en le coupant, le resserrant, l’améliorant. Il m’a donné un A en me disant: «Vous avez compris, c’est comme ça qu’il faut écrire.»
Martin Michaud: Je me souviens de mon directeur de mémoire en droit, Pierre Trudel, et du moment où je lui ai présenté mon plan de recherche en huit pages. Il m’a écouté et m’a montré une tablette où trônait une immense pile de papiers. «Tout ça, m’a-t-il dit alors, ce sont des mémoires de maîtrise jamais finis.»
Puis il a ajouté: «Tu as un sujet sur lequel tu pourrais travailler pendant 20 ans. Mais ton mémoire, la plus belle qualité qu’il pourrait avoir, c’est d’être terminé!» Il m’a donc demandé de revoir mon plan et de revenir. C'est ce que j'ai fait et ce fut une leçon d'écriture extraordinaire qui m’a suivi par la suite.
Après ma scolarité, j’ai travaillé un an au Centre de recherche en droit public de l’UdeM, où j’ai écrit avec lui et d’autres chercheurs mon premier livre sur ce qu’on appelait à l’époque les «autoroutes électroniques». J’ai aussi publié mon mémoire de maîtrise sur le droit à la vie privée dans le contexte médiatique, qui a été cité dans plusieurs cas de jurisprudence.
Hervé Gagnon: Mon directeur à la maîtrise m'avait rendu un de mes chapitres en déclarant: «Vous n'êtes pas Marcel Proust, utilisez le point!» Je ne l’ai jamais oublié et j’utilise maintenant des phrases courtes, il faut que ça punche. Avec des phrases de huit lignes contenant des points-virgules, c’est triste, mais on perd son lecteur.
Roxanne Bouchard: Un jour, Laurent Mailhot, assis à son bureau, nous a lu un poème d'Émile Nelligan. Il a dit: «Ah! comme la neige a neigé! Comprenez-vous que c'est la neige qui neige?C'est de toute beauté!» Ç’a été un moment d’émerveillement. Avec ce grand spécialiste de la littérature québécoise, j’ai compris que la littérature permettait de s'abandonner à des moments de grâce.
Patrick Senécal
Surnommé par la critique le «maître québécois de l’horreur», Patrick Senécal possède un baccalauréat en études françaises de l’UdeM et a enseigné plus de 10 ans la littérature, le cinéma et le théâtre au Cégep de Drummondville. Il publie en 1994 un premier roman d’horreur, 5150, rue des Ormes. Suivent de multiples succès marquants tels que Sur le seuil, Aliss et Hell.com. Plusieurs de ses œuvres ont été adaptées au cinéma ou à la télévision.
Avant mon arrivée à l'UdeM, je n'avais jamais préparé de plans pour mes travaux! Mais à l'Université, j'ai décidé de bâtir un vrai plan pour le manuscrit que j'avais alors entamé. C'est ainsi qu'est né “5150, rue des Ormes”, mon premier roman publié.
Patrick Senécal
Quels outils avez-vous pu utiliser dans votre écriture grâce à vos études à l’UdeM?
RB: L’Université m’a donné une vraie discipline de lecture et d’écriture. À cette époque, on avait un cours où il fallait lire 80 livres en une année. J’ai appris à analyser rapidement n’importe quel texte! Ça m’a été très utile quand j’ai décidé de m’adonner au roman d’enquête.
MM: En droit, on ne lit pas 80 romans, mais on acquiert d’autres réflexes! Ainsi, avant de rédiger un contrat, la première étape, c’est de chercher des précédents, des modèles adaptés à des situations similaires. On fait de la recherche, on se documente, on emmagasine les connaissances, puis on écrit.
HG: Je passe moi aussi par ces étapes et je fais de la recherche en tant qu’historien! L'Université nous a donné une rigueur intellectuelle, une rigueur de construction.
Ainsi, avant d’écrire un suspense historique, je relis systématiquement tout ce qui peut m’aider, même des ouvrages consultés il y a longtemps. Par exemple, pour le roman que je viens de commencer, j’ai repris près de 80 monographies que j’ai synthétisées dans un document de référence et classées par thèmes et selon un ordre chronologique. Ce travail me permet de maîtriser ma période et d’écrire en ayant l’esprit clair.
PS: De mon côté, avant mon arrivée à l’UdeM, je n’avais jamais préparé de plans pour mes travaux! Mais en suivant des cours qui demandaient des travaux d'envergure, j'ai commencé à en faire. Au moins, le minimum requis.
Je n’avais jamais fait de plans non plus pour les romans que j’avais écrits auparavant. Mais à l’Université, j’ai décidé de bâtir un vrai plan pour le manuscrit que j’avais alors entamé. Je finissais mes cours à Jean-Brillant et je m'en allais travailler à mon plan, puis écrire en mangeant un chili au Petit Campus. C’est ainsi qu’est né 5150, rue des Ormes, mon premier roman publié.
Roxanne Bouchard
Titulaire d’un baccalauréat en littérature française de l’Université de Montréal et d’une maîtrise en arts et lettres de l’UQAM, Roxanne Bouchard enseigne la littérature au Cégep de Lanaudière à Joliette. Elle a fait paraître des récits militaires qu’elle a adaptés au théâtre sous le titre 5 balles dans la tête. Succès de librairie au Québec, ses trois enquêtes de Moralès sont aussi vendues au Royaume-Uni, en Allemagne, en France, en Italie, en Espagne et en Égypte.
L'Université m'a donné une vraie discipline de lecture et d'écriture. À cette époque, on avait un cours où il fallait lire 80 livres en une année. J'ai appris à analyser rapidement n'importe quel texte!
Roxanne Bouchard
Quand vous écrivez de l’horreur, quelles sont les limites que vous ne franchissez pas?
HG: La scène la plus horrible que j’aie écrite, c’est le prologue de Jack. Pendant 30 ans, j’avais lu tout ce que je pouvais trouver sur Jack l’Éventreur, je le connaissais par cœur. Pour cette scène, j’ai même testé sur ma fille des détails techniques pour être sûr de représenter correctement la position de la hache lors de l’égorgement… ce qui, je dois l’avouer, l’a plutôt traumatisée.
Il s’agissait du cinquième et dernier meurtre, celui de Mary Jane Kelly, le seul commis à l’intérieur. Jack l’Éventreur l’écharpe complètement, il ne reste que les avant-bras à partir des genoux. Toute la peau est enlevée et il la répartit en petits tas dans la chambre. Pour écrire cette scène, j’ai dû me mettre dans la tête de Jack, essayer de comprendre non seulement comment il agissait, mais pourquoi il tirait du plaisir à commettre ces gestes. Quand j’ai terminé, je me suis dit: «Je n’irai plus jamais là.» Je n’étais pas assez solide pour ça.
PS: De mon côté, j’ai une approche bien plus pragmatique: je me demande toujours ce qui est nécessaire pour mon roman. Est-ce que le gore sert vraiment l’histoire?
J'ai encore des lecteurs qui s'ennuient du côté très gore de Hell.com. Je ne vais pas mettre du sang simplement pour faire plaisir à mes lecteurs, même si je ne déteste pas ces scènes-là.
Mon dernier roman, Le M Club, qui se déroule à Berlin, est très sombre. Pour certains passages, je me suis demandé si la violence était bien au service de l’histoire. J’ai relu les passages violents et je les ai réduits. Le gore n’est jamais un objectif en soi.
MM: Pour moi aussi, la violence doit servir l’intrigue. Le roman policier est un véhicule extraordinaire pour explorer les travers de la société. Quand je construis un récit, je me demande toujours: qu’est-ce qui sert le mieux l’histoire? Quelle structure me permet de raconter cette histoire de façon cohérente?
La violence ne doit jamais être le moteur de l’intrigue. J’essaie de rester fidèle à mes personnages. Et je vois la violence comme un accessoire qui me permet de faire comprendre qui sont mes personnages. Par exemple, dans Delta Zero, mon prochain roman, je ne décris pas les meurtres de jeunes femmes de façon sanglante. Au lieu de montrer la violence directement, j’ai choisi de mettre en scène ces femmes dans d’autres circonstances et de dévoiler le passé des tueurs. On comprend qui ils sont et pourquoi ils en sont arrivés là, mais on ne voit pas le meurtre en lui-même.
RB: Pour moi, les scènes de violence doivent servir à illustrer quelque chose. Par exemple, durant la COVID-19, de nombreuses personnes autour de moi se séparaient, quittaient leur emploi. Je me disais: «On fait tous des choix sans forcément s’en rendre compte. Puis un jour, on se retrouve enfermé avec ces choix et l’on peut craquer.»
C’est de là qu’est née l’idée du huis clos présent dans Le murmure des hakapiks. Une des scènes les plus violentes est la scène du viol de Simone, une agente des pêches déjà présente dans le tome précédent. J’ai voulu la placer dans une situation extrême où sa vie est en danger: dans un bateau de chasse au phoque avec un équipage incertain, une tempête qui s’approche, de la glace qui se forme, des communications qui sont près d’être coupées. Et elle est entourée d’hommes louches. À un moment, un hélicoptère arrive et elle pourrait partir. Mais elle choisit de rester, par entêtement. Pour moi, l’horreur, c’est ça: s’enfermer volontairement dans son propre huis clos. Là, j’ai dû travailler mon écriture avec précision: comment décrire au mieux où se trouve la main de l’homme, quelle est la réaction du corps de la femme, pourquoi elle ne se débat pas. C’est une des scènes de fiction les plus terribles que j'ai écrites.
Hervé Gagnon
Titulaire d’une maîtrise en histoire, d’un doctorat en histoire et d’une maîtrise en muséologie de l’UdeM, Hervé Gagnon a longtemps travaillé comme conservateur et enseignant avant de se consacrer pleinement à l’écriture. Ses séries à succès, dont Damné, Vengeance, Malefica et Les enquêtes de Joseph Laflamme, combinent rigueur historique, mystère et imaginaire fantastique. Ses livres sont traduits en plusieurs langues.
Mon directeur à la maîtrise en histoire, Louis Lavallée, m'avait rendu un de mes chapitres en déclarant: “Vous n'êtes pas Marcel Proust, utilisez le point!” Je ne l'ai jamais oublié et j'utilise maintenant des phrases courtes, il faut que ça punche.
Hervé Gagnon
Quel est votre conseil pour écrire une œuvre sombre?
MM: Comme me disait un professeur de poésie: continuer d’écrire!
PS: Il n’y a pas de formule magique, quel que soit le genre. Le danger, c’est de suivre des codes prédéfinis: «Pour écrire quelque chose de sombre, il faut tel type de personnage, telle personnalité…»
HG: Exactement. Si l’on suit tous les codes, on finit par reproduire ce qui a déjà été fait. Il faut que chacun découvre ses propres codes.
RB: Pour moi, le vrai conseil est classique: lire beaucoup, maîtriser la grammaire et la syntaxe, réécrire sans relâche. C’est l’enseignement de Stephen King: un écrivain doit connaître les bases avant de créer. Et le meilleur endroit pour apprendre, ça reste… l’université!
Martin Michaud
Diplômé de la maîtrise en droit de l’Université de Montréal, Martin Michaud a travaillé durant 20 ans comme avocat d’affaires avant de se consacrer pleinement à l’écriture de romans policiers. En 2010, il publie Il ne faut pas parler dans l’ascenseur, qui sera rapidement suivi par d’autres mettant en scène Victor Lessard, un inspecteur tourmenté du Service de police de la Ville de Montréal. Ses livres ont été traduits et adaptés pour la télévision.
Le roman policier est un véhicule extraordinaire pour explorer les travers de la société.
Martin Michaud
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