Valérie Plante et Alexandra Dion-Fortin: dans la bulle de deux créatrices engagées

En 5 secondes Elles sont toutes deux diplômées de l’Université de Montréal et liées par l’art des phylactères. L’une a été mairesse de Montréal pendant huit ans, l’autre est artiste multidisciplinaire.
Un extrait de l'ouvrage «Simone Simoneau»

Dans la série

UdeMmagazine Article 1 / 13

Alexandra Dion-Fortin et Valérie Plante partagent un amour pour la bande dessinée.

La première a illustré Chiller à Montréal, un ouvrage collectif qui couche sur papier des études sociologiques sur l’utilisation par les jeunes des parcs montréalais. La seconde a signé les textes des deux tomes de Simone Simoneau, qui offrent une incursion dans la politique féminine.

Un après-midi, leurs univers géographiquement éloignés se sont rencontrés le temps d’un échange sur leurs parcours, le féminisme en bande dessinée et l’accessibilité aux savoirs et aux aménagements urbains.

Qui sont-elles?

Valérie Plante

Originaire de Rouyn-Noranda, Valérie Plante a été en 2017 la première femme à accéder à la mairie de Montréal. Diplômée d’honneur de l’Université de Montréal, elle y a obtenu un baccalauréat en anthropologie, une maîtrise en muséologie et un certificat d’intervention en milieu multiethnique. Durant ses études, elle a travaillé à la Galerie de l’UdeM, à laquelle elle continue d’apporter son soutien.

Mme Plante a signé Simone Simoneau: chronique d’une femme en politique (Éditions XYZ, 2020) et Simone Simoneau: comme des renardes (Éditions XYZ, 2024), des bandes dessinées illustrées par Delphie Côté-Lacroix qui mettent en scène le quotidien d’une élue municipale, entre défis d’être une femme et rouages du pouvoir.

Alexandra Dion-Fortin

Titulaire d’un baccalauréat et d’une maîtrise en architecture de l’UdeM, Alexandra Dion-Fortin est illustratrice, designer architecturale, auteure et parfois poète ou cinéaste. Si elle a grandi dans la région métropolitaine, elle habite maintenant la Haute-Gaspésie.

Elle a illustré Chiller à Montréal: jeunes et espaces publics en quatre récits, paru en 2023 aux Presses de l’Université de Montréal. Cette BD sert de support aux observations d’une équipe de recherche multidisciplinaire dirigée par Valérie Amiraux, professeure au Département de sociologie de l’UdeM, qui s’est intéressée à la place que peuvent occuper les jeunes en ville, et à leur utilisation des lieux publics tels que les parcs montréalais, en transgressant ou pas les règles.

Questions Réponses

Connaissez-vous l’œuvre de l’autre?

Alexandra Dion-Fortin: Oui! J’ai le premier tome de Simone Simoneau, je trouve que c’est une œuvre inspirante qui parle aux femmes qui se lancent en politique. Rien de tel que de se sentir représentée par des personnes qui nous ressemblent. Ça me fait vraiment plaisir de vous rencontrer!

Valérie Plante: Pareillement! Chiller à Montréal est un beau projet qui aborde des réalités importantes et pertinentes pour les décideurs publics, et qui permet également d’ouvrir un dialogue avec les jeunes. Je compte l’offrir à mes deux garçons et en jaser avec eux.

Vous avez toutes deux des parcours qui ont valorisé une pluralité de points de vue. Comment cette variété de perspectives s’incarne-t-elle dans vos vies?

ADF: J’ai étudié en architecture, un domaine qui m’a toujours plu parce qu’il est justement multidisciplinaire. Aujourd’hui, même si je me consacre davantage à mes projets artistiques, je continue à avoir besoin de défis qui comportent plusieurs facettes pour être bien dans mon emploi du temps.

VP: C’est un peu la même chose pour moi. Avec mes études en sciences sociales, mon parcours n’est pas une ligne droite, je n’ai pas de chemin précis. C’est toujours venu d’une grande curiosité d’abord, puis d’une volonté de comprendre le monde dans lequel je vis. Cela étant dit, après 12 ans en politique dans un parti qui place l’urbanisme au cœur de ses valeurs fondamentales, j’aurais tout autant aimé faire des études en urbanisme ou en architecture ou suivre un programme en études féministes. Peut-être à ma retraite, qui sait? [Rires.]

Et dans cette variété, quelle place occupe l’art, particulièrement la bande dessinée?

ADF: C’est un moyen d’expression qui m’a toujours attirée. Pendant mon baccalauréat en architecture, j’ai commencé à suivre des ateliers en parallèle – comme si je n’étais pas déjà assez occupée…! Je dirais que c’est ce qui m’a encouragée à poursuivre et à terminer mon parcours universitaire parce que j’avais depuis un moment un rapport ambigu à l’architecture. En regardant en arrière, je crois simplement que ma fibre artistique n’était pas complètement nourrie par certaines contraintes de cette discipline.

Même si j’ai un esprit très scientifique, j’aime me déposer devant du papier et me questionner sur la façon de raconter un récit. La pluridisciplinarité m’intéresse aussi beaucoup.

C’était très nourrissant de travailler avec différentes branches de la sociologie pour “Chiller à Montréal”, des domaines que je n’aurais pas approfondis autrement.

Alexandra Dion-Fortin

VP: Je dirais que j’ai un rapport amour-haine avec la bande dessinée, qui a été dans mon univers familial très jeune. La BD me plaisait, mais rapidement j’ai trouvé que c’était des affaires de gars, avec des aventuriers et des pitounes à côté. Tout était très sexué, avec des femmes effacées et stéréotypées. J’ai passé mon enfance à lire assidûment Mafalda, la seule qui me parlait. En vieillissant, j’ai trouvé que le marché de la bande dessinée avait évolué: de la bande dessinée pour divertir et nous faire voyager, on est passé à des œuvres plus sociales, anthropologiques et historiques, et là j’ai trippé.

J’avais un message à communiquer et je ne me sentais pas prête à écrire un essai. La BD est un art prestigieux. Les silences – qu’on peut imager – y sont tellement criants. C’est un bel outil pour raconter, intéresser, vulgariser, divertir, faire rire et pleurer.

Justement, vos deux bandes dessinées ont quelque chose d’informatif, elles démocratisent des réalités. C’est important pour vous, ce volet éducatif?

VP: Tout au long de ma carrière de mairesse, j’ai eu cette volonté de vulgariser et de transmettre du contenu. Souvent, les médias demandent aux politiciennes et aux politiciens de réduire au maximum un enjeu pour pouvoir trouver une solution tout autant simplifiée. Je suis allergique à ça. J’ai toujours tenté de ramener la complexité dans les projets qu’on présentait.

La vulgarisation est extrêmement importante à mes yeux, et je pense qu’elle va le rester toute ma vie. J’ai été guide touristique et professeure d’autodéfense. Pour moi, communiquer l’information et échanger, c’est absolument nécessaire, surtout quand c’est basé sur un principe d’éducation populaire.

ADF: Depuis que j’ai commencé à faire de la BD reportage ou de la vulgarisation d’études sociologiques, je me demande si c’est de la vulgarisation ou plutôt une mise en images utilisant un autre langage. Certains trouvent que le mot vulgarisation vient avec une idée de sursimplification, mais à mon avis on est surtout en train d’offrir une plateforme différente. C’était l’idée de cette nouvelle collection des Presses de l’Université de Montréal: que les études scientifiques ne demeurent pas dans les tiroirs universitaires et puissent être lues par davantage de gens.

Cette réflexion sur la démocratisation du savoir me parle beaucoup. C’est l’une de mes critiques à l’architecture – que j’aime malgré tout –, tout le monde gagnerait à ce qu’elle soit davantage démocratisée, accessible. Beaucoup de gens ont, je crois, de la difficulté à se sentir concernés par ces questions parce qu’on peut penser que ce sont seulement les milieux nantis qui ont accès à des lieux esthétiques, bien réfléchis et sécuritaires. C’est le même principe en ville: tout le monde devrait avoir droit à des espaces sociaux pour se développer et être entendu.


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Vous parlez de droit à la ville, madame Dion-Fortin. C’est un des thèmes qui ressort dans Chiller à Montréal; on constate que les parcs ne sont pas toujours pensés pour les jeunes filles, qu’elles vivent du harcèlement par les hommes, qu’elles n’ont pas les structures pour par exemple vivre sans souci leurs périodes de menstruations. Madame Plante, est-ce une réalité que vous avez constatée durant vos deux mandats?

VP: Oui, complètement. Le droit à la cité, la façon dont on occupe l’espace est encore extrêmement liée à notre genre, notre identité de genre, notre orientation sexuelle, notre capacité, la couleur de notre peau.

Ainsi, j’ai constaté que le temps alloué aux piétons pour traverser à certaines intersections n’est pas adapté à la clientèle des écoles ou des résidences pour personnes âgées. Quand j’ai voulu rectifier le tir, on m’a dit que c’était la règle. Puis j’ai découvert que ce temps est déterminé selon le pas moyen d’un homme de taille et d’âge moyens, qui n’a pas de handicap ni de poussette, une personne qui n’est pas enceinte ni malade. Et ça me fâchait beaucoup. Il faut réfléchir à l’extérieur de la boîte.

Comme politicienne, mais aussi comme mère et dans ma vie de militante, j’ai toujours été sensible à l’équité sociale et donc, nécessairement, à l’équité territoriale. On ne change pas une ville en un claquement de doigts, mais il faut mettre en relation des services qui se parlent peu. Il faut demander aux spécialistes en urbanisme et en transport de travailler ensemble quand on crée un parc ou une piste cyclable. C’est sûr que c’est vraiment beau quand une piste cyclable traverse un parc, mais le problème, c’est que les femmes ne vont pas l’utiliser quand il fait noir, même si l’urbaniste trouve que c’est joli. Il faut amener les mœurs et les pratiques organisationnelles à changer, en tenant compte de l’ADS+ [l’analyse différenciée selon les sexes dans une perspective intersectionnelle].

ADF: Je vois également ici toute la question des angles morts. Si l’on n’a jamais eu conscience d’un enjeu parce qu’on vient d’un certain contexte socioculturel, il faut des gens qui sont concernés, qui vivent ces préoccupations pour nous en parler, puis pour concevoir des projets qui leur ressemblent. On peut aussi ramener beaucoup d’enjeux des systèmes d’oppression, comme le patriarcat: ce système a instauré des règles, mais seulement pour une partie de la population.

VP: Tout à fait. J’ai reçu beaucoup de commentaires de jeunes femmes qui disent aimer particulièrement les rues piétonnes, des lieux éclairés le soir où elles se sentent en sécurité parce qu’elles peuvent se retrouver en grands groupes, se promener et s’asseoir sans rien débourser.

Montréal reste une ville reconnue chaque année comme une des plus accueillantes pour les femmes et les étudiantes.

Valérie Plante

ADF: Les emplacements temporaires saisonniers sont aussi d’excellents exemples de terrains de jeux pour créer un meilleur accès universel, avec bien souvent un mobilier pensé en fonction de l’accessibilité.


En vrac

Votre parc montréalais préféré

VP: Le parc du Mont-Royal

ADF: Le parc Molson pour sa proximité avec le cinéma Beaubien

 

Votre bande dessinée préférée

VP: L’intégrale de Mafalda, de Quino

ADF: Moi aussi je voulais l’emporter, de Julie Delporte [Éditions Pow Pow, 2017]

 

Une femme qui vous inspire

VP: Anne Hidalgo [mairesse de Paris] et Jacinda Ardern [ancienne première ministre de la Nouvelle-Zélande].

ADF: Catherine Fournier, la mairesse de Longueuil, pour rester dans le thème des politiciennes féministes inspirantes. Je crois sincèrement que c’est le genre de personne qui fait avancer positivement la politique de proximité par ses idées et la façon dont elle les applique sur un territoire.


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Tiré à 25 000 exemplaires, UdeMmagazine est publié à raison d’un numéro par année et s’adresse principalement à la grande famille diplômée et donatrice de l’Université de Montréal. L’impression du magazine respecte les normes d’écoresponsabilité forestière: le papier provient de forêts et d’autres sources contrôlées exploitées selon des principes de développement durable. 

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