Lui était en troisième année, elle en deuxième. Farid Amer Ouali et Tasnim Alami-Laroussi se sont vus pour la première fois dans un laboratoire de la Faculté de médecine dentaire de l’Université de Montréal où les cohortes étudiantes travaillent côte à côte. «Depuis cette rencontre, on ne s'est pas lâchés!» lance Farid avec un sourire. Parce qu'ils s'aimaient, bien sûr, mais aussi parce qu'ils partageaient une même vision: une dentisterie humaine, engagée, au-delà de la simple technique.
Sourires Solidaires: l'économie sociale appliquée aux soins dentaires
Dans la série
UdeMmagazine Article 4 / 13
Les racines de l'engagement
Tous deux sont natifs de Laval – elle de Chomedey, lui de Duvernay. Dans leurs familles, la solidarité est une valeur centrale et, dès leur plus jeune âge, ils portent en eux les germes de l'engagement social. Tasnim, dont les parents sont arrivés du Maroc en 1975, a grandi dans un tissu communautaire vivant. «Je faisais mes devoirs à la Maison du Dauphin, où les enfants de l'immigration trouvaient un lieu d'accueil et d'intégration. J'ai plongé très jeune dans cet univers, en plus de participer à des danses pour personnes handicapées et de faire du porte-à-porte pour la Guignolée», raconte-t-elle. Farid a connu des expériences communautaires similaires.
Cette culture de l’entraide, on l’avait tous les deux dans notre ADN. Elle nous a prédisposés à nous occuper des plus vulnérables.
Farid Amer Ouali
À l'Université de Montréal, un professeur marque particulièrement Tasnim: le Dr Daniel Kandelman, pionnier de l'approche communautaire en dentisterie. «Par son énergie et son enthousiasme, il a été une véritable inspiration!» se souvient-elle. Parallèlement à ses études, elle travaille au centre de répit Philou, qui est alors situé sur la rue Jean-Brillant. Elle y découvre la richesse du travail en équipes multidisciplinaires autour de l'enfant, loin de la pratique en silo de la dentisterie traditionnelle.
«À l'université, on acquiert le réflexe de toujours se poser des questions, dit Tasnim. Sur le moment, je ne m’en rendais pas compte, mais après mes études, j’ai compris à quel point on apprend la rigueur et le sens critique.» Ces valeurs ont façonné leur regard sur la pratique et nourri leur aptitude à imaginer des solutions innovantes pour mieux soigner les plus vulnérables.
De la vision à l'action
Après l’obtention de leur diplôme, en 2008 et 2009, ils prennent des chemins différents. Farid se spécialise en chirurgie maxillofaciale aux États-Unis, où il exerce auprès de patients n'ayant pas accès aux soins dentaires. «J’y ai vu une espèce de filet social qui m'a inspiré», dit-il.
Tasnim, elle, commence à exercer en cabinet privé tout en continuant ses activités avec des enfants aux besoins particuliers.
De nouveau réunis, tous deux constatent les mêmes lacunes: des enfants aux besoins particuliers ou issus de milieux défavorisés n’ont pas accès aux soins dentaires. En 2016, avec le pédodontiste Yvon Leclerc, l'idée de créer une clinique communautaire se concrétise et ils se tournent vers le modèle de l'économie sociale pour créer Sourires Solidaires en 2018.
Le conseil d'administration qu'ils constituent reflète leur approche inclusive: on y trouve un comptable, une avocate, un représentant de l'UdeM et un expert en économie sociale. «On n'a pas pris la décision d'être inclusifs, explique Farid. C'est l'inclusion qui nous a permis de le devenir!» Une philosophie qui traduit la dynamique du couple: toujours à l'écoute, toujours en apprentissage.
Un succès qui dépasse les attentes
Sise au centre-ville de l’île Jésus, à proximité du Carrefour Laval, la clinique n’a rien à voir avec le sous-sol d'église qu'on associe souvent aux organismes communautaires: murs aux couleurs apaisantes, équipement ultramoderne, atmosphère chaleureuse.
On a voulu créer un lieu attrayant à la fois pour les patients et pour le personnel. On a adapté la clinique aux besoins des enfants et non l'inverse.
Tasnim Alami-Laroussi
Le succès dépasse leurs attentes. Dès l'ouverture, la demande explose. Les patients arrivent en majorité de Laval et de la grande région de Montréal, mais certains viennent d’aussi loin que du Saguenay et de Rivière-du-Loup! Aujourd’hui, la clinique accueille de 4000 à 5000 jeunes patients par année. Quarante dentistes s’y relaient, dont 30 qui y consacrent une journée par semaine.
Sourires Solidaires sert également de lieu de formation tant pour les dentistes que pour des stagiaires en éducation spécialisée et des techniciens en hygiène dentaire. «Notre but est de sensibiliser la relève dans les différentes professions aux difficultés que rencontrent les populations vulnérables à obtenir des soins dentaires, observe Tasnim. Ces professionnels peuvent ainsi devenir des satellites, ramenant la dentisterie sociale dans leurs propres milieux!»
En 2024, la valeur des soins offerts gratuitement a bondi à 300 000 $, contre 97 000 $ l'année précédente.
Les défis et la vision d'avenir
Le modèle d'économie sociale atteint toutefois ses limites.
Des listes d'attente se créent – environ six mois pour une centaine d’enfants. C’est pourquoi le couple est toujours à la recherche de nouvelles sources de financement afin de pérenniser son modèle d’affaires.
L'engagement du couple force l'admiration. Parents de cinq enfants âgés de 2 à 12 ans, Tasnim et Farid se partagent entre la clinique communautaire, leurs emplois respectifs de dentistes – lui comme chirurgien maxillofacial en milieu hospitalier, elle au Centre jeunesse de Laval – et leur rôle de professeurs de clinique à l'UdeM.
Leur vision pour les 5 à 10 prochaines années est à la hauteur de leurs ambitions: reproduire le modèle de Sourires Solidaires ailleurs au Québec. «On s'est donné l'objectif de faciliter l'ouverture d'autres points de service. On a tout analysé», avance Farid.
Deux ou trois succursales d'ici 10 ans? L'avenir nous le dira, mais on veut que le modèle soit reproductible.
Farid Amer Ouali
Et cet essaimage prend déjà forme. «Un dentiste qui s'engage ici pour un an ou deux peut ensuite appliquer cette approche dans son milieu, précise Tasnim. Plusieurs de nos stagiaires reviennent à la clinique après l’obtention de leur diplôme pour parfaire leur formation et sensibiliser leurs collègues. Notre action rayonne bien au-delà des murs de Sourires Solidaires!»
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Le terreau produit des fruits
Comme professeurs de clinique à la Faculté de médecine dentaire de l'UdeM, Tasnim et Farid ont le sentiment, en quelque sorte, d’avoir bouclé la boucle. Ils transmettent à la nouvelle génération ce que l'université leur a donné: la rigueur intellectuelle, l'ouverture aux possibles et cette conviction que la dentisterie peut être un vecteur de justice sociale. Mais aussi, discrètement, l'idée qu'un projet professionnel partagé peut enrichir un parcours de vie commun.
«C'est le conseil qu'on donne aux étudiants et étudiantes: essayez de toucher au maximum de choses possibles tant que vous êtes à l'université parce qu'après la routine vous rattrape très vite», conclut Farid. «L'université m'a appris que les connaissances sont infinies», ajoute Tasnim, qui vient d’ailleurs de terminer sa maîtrise en administration de la santé.
Ainsi, une rencontre amoureuse entre deux étudiants partageant les mêmes valeurs s’est transformée en un mouvement de dentisterie sociale qui prend forme au Québec. Entre les murs de Sourires Solidaires, dans les cliniques satellites où leurs anciens stagiaires exercent et peut-être bientôt dans d'autres régions du Québec, le terreau fertile qu’est l'université continue de produire des fruits.
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