Allogreffe de cellules souches: sauver une vie en remplaçant un système immunitaire

En 5 secondes L’Hôpital Maisonneuve-Rosemont a acquis une expertise de pointe pour soigner les cancers du sang. Et bientôt, la thérapie cellulaire permettra de traiter toute une panoplie de maladies auto-immunes.
La procédure permet de traiter des maladies complexes. Selon le Dr Ahmad, on efface un système immunitaire malade pour en rebâtir un nouveau.

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Décrypter le système immunitaire Article 9 / 11

«Faire une allogreffe, c’est comme planter une graine qui donnerait un arbre entier, avec son tronc, ses branches, ses feuilles, ses fleurs et ses fruits.» C’est avec une image arboricole que l’hématologue Imran Ahmad entreprend de nous expliquer les rudiments de l’allogreffe de cellules souches. 

L’intervention n’a pourtant rien de champêtre: elle s’effectue dans les salles hautement spécialisées de l’Institut universitaire d’hématologie-oncologie et de thérapie cellulaire, attenant à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont (HMR), où il nous reçoit.

«On prélève des cellules souches chez un donneur sain par aphérèse – une technique qui centrifuge le sang afin d’en extraire les cellules souches –, puis on les administre au receveur par un cathéter, comme dans le cas d'une transfusion. Elles migrent ensuite vers la moelle osseuse et reconstruisent progressivement un nouveau système sanguin et immunitaire», résume le professeur agrégé de clinique du Département de médecine de l’Université de Montréal et directeur médical du programme et de l’unité de recherche clinique de greffe et thérapie cellulaire à l’HMR.

La procédure, simple en apparence, permet de traiter des maladies infiniment complexes: cancers du sang et du système lymphatique (leucémies, lymphomes), syndromes myélodysplasiques, néoplasies myéloprolifératives et certaines maladies génétiques ou immunitaires, comme l’anémie falciforme. «Même si elles sont immatures, les cellules souches ont la capacité de se régénérer et de produire toutes les cellules du sang ‒ globules rouges, plaquettes, globules blancs. En somme, on efface un système immunitaire malade pour en rebâtir un nouveau», précise le Dr Ahmad.

Une performance de calibre international

Ce petit miracle de la médecine moderne fait la fierté de son unité. Et bien qu’il ne soit pas du genre à se vanter, le Dr Ahmad peut se réjouir des brillants résultats obtenus par le programme de greffe et de thérapie cellulaire de l’établissement hospitalier, affilié à l’Université de Montréal. Dans son rapport de décembre 2025, le Center for International Blood and Marrow Transplant Research lui a attribué la note la plus élevée, la cote +1, pour un taux de survie de 87 % au bout d’une année après une allogreffe. Parmi les 204 centres analysés à travers le monde, seuls 9 atteignent ce niveau.

«Cette cote m’impressionne par son caractère exceptionnel», s’enthousiasme l’hématologue Claude Perreault, à l’origine de la première greffe de moelle osseuse à l’HMR, où il a pratiqué jusqu’en 2018. «C’est l’un des rares domaines où la qualité des soins est comparée à l’échelle internationale, à partir d’analyses modulées selon un grand nombre de facteurs. Le fait que l’HMR dépasse les attentes, et qu’il soit le seul centre hors des États-Unis à y parvenir, en dit long sur sa performance», observe le professeur titulaire du Département de médecine de l’UdeM, qui dirige aujourd’hui le laboratoire d’immunobiologie à l’Institut de recherche en immunologie et en cancérologie (IRIC), où nous l’avons rencontré.

L’intervention elle-même dure à peine une heure. Mais tout se joue en amont et en aval. D’abord, on évalue l’état du patient, on trouve un donneur suffisamment compatible, on adapte l’intensité du traitement, puis on orchestre chaque étape pour limiter les risques et favoriser l’implantation de la greffe. Le suivi est tout aussi déterminant: prévenir les complications, éviter les infections, contrer le phénomène de rejet, accompagner le patient. À chaque étape, la coordination de l’équipe multidisciplinaire conditionne la suite des soins, poursuit le Dr Ahmad.

Si les résultats atteignent ce niveau d’excellence, c’est parce que ce sont les greffeurs eux-mêmes qui s’occupent des patients, du début à la fin, estime sa collègue Sandra Cohen, hématologue spécialisée en greffe de sang de cordon. «Notre expertise permet d’anticiper les complications plutôt que de les subir», insiste la clinicienne-chercheuse et professeure agrégée de clinique du Département de médecine de l’UdeM. 

Au Québec, trois établissements – l’HMR, le Centre universitaire de santé McGill et le CHU de Québec-Université Laval – pratiquent ce type d’intervention. L’hôpital de l’est de Montréal se distingue par son volume d’activité. À lui seul, il réalise environ la moitié des allogreffes adultes de la province. Sur les scènes canadienne et internationale, il figure parmi les centres de référence, aux côtés d’un nombre restreint d’hôpitaux de grande taille.

Aux origines d’une expertise

Cette réputation enviable n’est pas le fruit du hasard. Elle repose sur plus de 45 ans de travail clinique et de recherche, amorcé par le Dr Perreault en 1980. «Mon intérêt pour cette approche est né pendant ma résidence à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, lorsque j’ai découvert les travaux du médecin américain E. Donnall Thomas, pionnier de la greffe de moelle osseuse et lauréat du prix Nobel», raconte celui qui y mettra sur pied l’unité de transplantation de moelle osseuse.

Sa première patiente, atteinte d’aplasie médullaire, est toujours en vie. Son deuxième patient, traité pour une leucémie aigüe, l’est aussi. À l’époque, pourtant, la procédure était lourde et périlleuse: un patient sur trois mourait de complications. «Les patients subissaient une irradiation totale du corps, ce qui était très toxique. Ils restaient hospitalisés près de deux mois et étaient à risque d’infections. Les équipes ne disposaient pas encore d’antiviraux efficaces», relate le Dr Perreault.

En l’espace de 40 ans, la pratique s’est nettement améliorée. Les traitements préparatoires sont beaucoup moins toxiques, les infections mieux traitées et les soins de soutien plus efficaces. L’accès à un donneur s’est aussi considérablement élargi – près de 90 % des cellules greffées proviennent de donneurs non apparentés, souvent inscrits à un registre international – et les techniques de compatibilité sont d’une grande précision. Résultat: la survie progresse d’environ 1 % par année et atteint aujourd’hui près de 90 %.


Paroles de patients

  • Lire le témoignage du ministre fédéral Dominic LeBlanc, greffé en 2019, ainsi que celui de Mai Duong, greffée en 2014.

Bâtir un programme de référence

Le Dr Jean Roy, hématologue spécialisé en greffe de cellules souches, n’est certainement pas étranger à ce succès. À son arrivée à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont en 1998, après un postdoctorat à l’Université du Minnesota, centre de greffe de premier plan, il entreprend d’y structurer et de moderniser le programme de greffe et de thérapie cellulaire. Parallèlement, il fait de la recherche clinique une priorité. Pour ce faire, il met en place une infrastructure pérenne, grâce à trois chaires philanthropiques (leucémiemyélome multiple et greffe et thérapie cellulaire). «La recherche clinique est le prolongement naturel de la pratique. Elle rend le milieu plus rigoureux, stimule l’innovation et améliore la qualité des soins. En fin de compte, tous les patients en bénéficient», dit le chercheur clinicien du Centre de recherche de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont et professeur titulaire du Département de médecine de l’UdeM. 

La rigueur de la pratique et une recherche clinique active ont mené à la création d’un postdoctorat en greffe et thérapie cellulaire reconnu par l’Université de Montréal en 2009. La Dre Sylvie Lachance, ex-directrice du programme, a joué un rôle clé dans son rayonnement international en obtenant la reconnaissance de la surspécialité par le Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada, ce qui a renforcé l’attractivité du programme et la formation d’une relève spécialisée.

«Les résidents et postdoctorants qui viennent se former ici voient concrètement ce qu’est un groupe d’enseignement et de recherche de haut niveau. Le brain power de notre équipe rivalise avec celui des meilleurs centres américains, canadiens ou européens. En matière d’expertise et de soins, nous n’avons rien à envier à personne», affirme le Dr Roy, rencontré dans son bureau attenant aux laboratoires d’hématologie de l’hôpital.


Paroles de postdoctorants

  • Lire le témoignage de Yasmina Serroukh, ainsi que celui d'Omar Eduardo Fernandez Vargas.

Une révolution née de la greffe: la thérapie cellulaire

Si la greffe de cellules souches demeure une intervention lourde qui ne s’applique pas à tous les cancers, elle a permis de mettre au jour un principe clé: ce sont les cellules immunitaires du donneur qui éliminent les cellules cancéreuses, et pas seulement les traitements. «On administre les cellules mères du système immunitaire, qui vont ensuite s’attaquer aux cellules cancéreuses restantes», illustre le Dr Ahmad.

Cette découverte a ouvert la voie à des traitements fondés sur des cellules vivantes et accéléré l’essor d’approches plus accessibles, comme les immunothérapies, notamment avec les cellules CAR-T. Le principe: des lymphocytes T sont prélevés chez le patient, modifiés en laboratoire, puis réinjectés. Ces cellules reprogrammées ciblent directement les cellules cancéreuses et produisent des effets rapides.

Déjà utilisée contre certaines formes de leucémies, lymphomes et myélomes, la thérapie cellulaire s’impose aujourd’hui comme «un des piliers du traitement du cancer», aux côtés de la chirurgie, de la chimiothérapie et de la radiothérapie, indique le Dr Ahmad.

Et son potentiel est considérable. Des résultats préliminaires laissent entrevoir des applications dans plusieurs maladies auto-immunes, comme le lupus, la sclérose en plaques ou l’arthrite rhumatoïde. «Des patients atteints de formes très sévères ont eu des réponses spectaculaires», note le clinicien. À l’HMR, un essai clinique est en cours avec des cellules issues de donneurs sains, prêtes à l’emploi. Une approche qui pourrait accélérer l’accès aux traitements, croit le Dr Ahmad. 

Dans la même veine, les travaux de Guy Sauvageau et d’Anne Marinier, chercheurs à l’IRIC, ont mené à la découverte de l’UM171, une molécule qui améliore l’efficacité des greffes de cellules souches chez les patients atteints de cancers du sang. Évaluée chez l’humain à l’HMR, elle fait l’objet d’essais cliniques pilotés par la Dre Cohen. «La molécule a déjà été approuvée en Europe, ce qui témoigne de son fort potentiel», souligne-t-elle.

Pour le Dr Ahmad, ces avancées démontrent la force du modèle HMR, qui allie recherche et pratique. «On est en train d’assister à des premières au pays et c’est ici que ça se passe. L’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, c’est un joyau, porté par des équipes dévouées dans toutes les spécialités, qui offrent des soins d’excellence. Des résultats comme la cote +1, ça concerne tout le monde», conclut-il.

L’HMR en chiffres

  • Plus de 200 thérapies cellulaires par an (dont 100 allogreffes).
  • On réalise 90 % des greffes adultes en vue de traiter des cancers du sang.
  • Premier centre québécois certifié à l’échelle internationale en greffe (2008) et seul centre autorisé à manipuler génétiquement des cellules souches à des fins cliniques.

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