Les vidéos générées par IA mettent-elles notre attention à l’épreuve?

En 5 secondes Une équipe de recherche interdisciplinaire étudie l’effet cognitif des vidéos produites par intelligence artificielle.
Myriam Sahraoui, Sina Esmaeili, William Pedneault-Pouliot et Tanzia Mobarak

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Pas de vacances pour la science! Article 41 / 44

Chaque jour, des millions de personnes font défiler des vidéos sur TikTok, Instagram Reels ou Facebook Shorts. Certaines montrent des scènes banales du quotidien, d’autres des images spectaculaires ou presque impossibles à croire. Désormais, une part croissante de ces contenus est générée par intelligence artificielle (IA). Et plus les outils deviennent performants, plus il devient difficile de distinguer le vrai du faux. Cette nouvelle réalité soulève une question encore peu étudiée: le simple fait de croire qu’une vidéo pourrait être créée par IA modifie-t-il notre fonctionnement cognitif?

Cet été, une équipe interdisciplinaire de l’Université de Montréal tentera d’y répondre grâce à une expérience menée à la Neurothèque. Le projet, dirigé par André Gaudreault, professeur au Département d’histoire de l’art, de cinéma et des médias audiovisuels, et Marie-Odile Demay-Degoustine, associée de recherche au Laboratoire CinéMédias, en collaboration avec Karim Jerbi, professeur au Département de psychologie, combine neurosciences, psychologie cognitive et études cinématographiques pour analyser l’effet des contenus générés par IA sur l’attention et la charge cognitive. Pour cela, il peut compter sur une équipe intersectorielle rassemblant les auxiliaires de recherche Tanzia Mobarak et William Pedneault-Pouliot, affiliés au Laboratoire CinéMédias, ainsi que les auxiliaires de recherche du Laboratoire de neurosciences cognitives et computationnelles de l’UdeM Myriam Sahraoui et Sina Esmaeili.

Grâce à des casques d’électroencéphalographie, à l’analyse des mouvements oculaires et à différentes mesures physiologiques, les chercheurs espèrent mieux comprendre ce qui se passe dans notre cerveau lorsque nous regardons des vidéos dont l’authenticité devient incertaine.

Changement de notre rapport aux images

«Depuis environ deux ans, il y a une prolifération énorme des outils qui permettent de créer facilement des vidéos et qu’on trouve sur les fils des réseaux sociaux, dit William Pedneault-Pouliot. Et ces contenus deviennent de plus en plus photoréalistes, de plus en plus difficiles à détecter, même pour des experts.»

L’équipe s’est rapidement intéressée à l’effet psychologique de cette transformation. Avant l’arrivée massive de l’IA générative, les utilisateurs pouvaient généralement présumer qu’une vidéo publiée en ligne avait réellement été filmée. Aujourd’hui, cette certitude disparaît progressivement. «Nous nous demandions si le fait d’avoir constamment à évaluer si ce qu’on regarde est vrai ou faux pouvait entraîner une surcharge cognitive supplémentaire», résume-t-il.

Cette question s’ajoute à un autre phénomène déjà analysé: les effets des vidéos de format court sur l’attention. Plusieurs études laissent supposer que l’exposition répétée à des contenus très brefs et très stimulants pourrait nuire à l’attention soutenue, c’est-à-dire la capacité de maintenir sa concentration sur une longue période.

«Quand on regarde énormément de vidéos courtes, on s’habitue à des contenus qui captent l’attention très rapidement, explique Marie-Odile Demay-Degoustine. Certaines recherches montrent qu’il devient plus difficile de maintenir son attention sur des contenus plus longs.» Les chercheurs veulent maintenant savoir si l’incertitude liée à l’IA amplifie ce phénomène.

Une expérience conçue autour de la croyance plutôt que de la détection

Contrairement à plusieurs études sur les hypertrucages ou la désinformation, l’équipe ne cherche pas principalement à savoir si les participants sont capables de reconnaître les vidéos générées par IA.

«Nous pensons que, dans un futur proche, cette distinction deviendra pratiquement impossible à faire visuellement, affirme Myriam Sahraoui. Donc, ce qui nous intéresse surtout, c’est la charge cognitive liée au doute.»

L’expérience repose ainsi sur une manipulation des croyances des participants. Cinquante adultes neurotypiques sans trouble diagnostiqué visionneront des séries de vidéos très courtes (de 5 à 15 secondes) analogues à celles qu’on trouve sur les réseaux sociaux.

Les participants seront soumis à quatre conditions expérimentales. Dans les trois premières, toutes les vidéos présentées seront authentiques, mais les consignes changeront. Dans l’une, les participants seront informés que toutes les vidéos sont réelles. Dans une autre, on leur dira qu’elles ont toutes été créées par IA. Dans la troisième, ils seront avertis qu’il pourrait y avoir un mélange de vidéos réelles et de vidéos produites par hypertrucage.

Après chaque vidéo, ils devront rapidement donner leur appréciation du contenu en cliquant au choix sur le bouton J’aime, Neutre ou Je n’aime pas. «Le but est de voir si la simple croyance qu’il pourrait y avoir de l’IA entraîne une mobilisation supplémentaire des ressources cognitives», précise Marie-Odile Demay-Degoustine.

La quatrième condition servira de tâche de contrôle. Cette fois, les participants verront réellement un mélange de vidéos authentiques et de vidéos générées par IA et devront tenter de déterminer lesquelles sont le fait de l’intelligence artificielle. Les chercheurs pourront ainsi comparer les résultats selon la capacité réelle des participants à détecter la présence de l’IA.

Mesurer l’activité du cerveau en temps réel

Pour observer les effets cognitifs du visionnement, l’équipe utilisera plusieurs outils de mesure simultanément.

Le principal instrument est un casque d’électroencéphalographie. Cet appareil relève l’activité électrique du cerveau à partir d’électrodes placées sur le cuir chevelu. «Le cerveau communique constamment par des signaux électriques transmis entre les neurones, fait remarquer Myriam Sahraoui. Les électrodes nous permettent de capter cette activité très faible à la surface du cuir chevelu et de repérer certains processus cognitifs.»

Les chercheurs s’intéressent particulièrement aux variations de certaines ondes cérébrales associées à l’attention, à l’effort mental et au traitement de l’information. Pendant l’expérience, de petits marqueurs numériques synchronisés avec les vidéos permettront d’associer précisément l’activité cérébrale aux moments où les participants regardent certains contenus ou prennent une décision. «Nous pourrons ainsi comparer ce qui se passe dans différentes conditions expérimentales», note Myriam Sahraoui.

L’équipe utilisera également un système de suivi oculaire pour analyser les mouvements des yeux pendant le visionnement. Cette technologie permettra de savoir précisément quels éléments de l’image attirent l’attention des participants. Les chercheurs enregistreront aussi certaines réactions émotionnelles à l’aide d’un système de suivi facial capable de déceler des microexpressions.

Enfin, des capteurs mesureront la réponse électrodermale, soit les variations de conductivité de la peau liées à l’activation physiologique. Lorsqu’une personne ressent du stress, de l’incertitude ou certaines émotions, la transpiration microscopique de la peau augmente légèrement, modifiant sa conductivité électrique.

Toutes ces données seront combinées afin de produire un tableau détaillé de la charge cognitive associée à chaque condition expérimentale.

Construire une banque de vidéos crédibles

L’un des principaux défis de l’équipe a été la sélection des vidéos utilisées dans l’expérience. Pour éviter les biais, elle avait besoin de contenus réalistes, mais suffisamment ambigus pour susciter le doute. Plus de 700 vidéos ont ainsi été retenues par des étudiantes et étudiants de premier cycle en cinéma et en jeux vidéos recrutés dans plusieurs cours. Pendant des semaines, ils ont analysé et téléchargé des contenus provenant de différentes plateformes sociales d'après des critères de sélection prédéterminés.

«Nous cherchions des vidéos qui restent sur une ligne très mince entre le plausible et l’incroyable, explique William Pedneault-Pouliot. Pas quelque chose de complètement impossible comme un homard fumant une cigarette au fond de l’océan, mais des situations qui amènent les gens à se demander si ce qu’ils voient pourrait être faux.»

L’équipe doit aussi constamment vérifier l’authenticité des vidéos sélectionnées. «Le risque, c’est de nous piéger nous-mêmes, reconnaît Myriam Sahraoui. Si une vidéo d’IA se retrouve accidentellement dans un bloc censé contenir seulement des vidéos réelles, cela compromet l’expérience.»

Mesurer les effets sur l’attention soutenue

Avant et après le visionnement des vidéos, les participants réaliseront également une tâche cognitive pour mesurer l’attention soutenue.

Pendant cet exercice, des images de villes et de montagnes apparaîtront rapidement à l’écran. Les participants devront appuyer sur un bouton lorsqu’ils verront une ville, mais ne rien faire lorsqu’il s’agira d’une montagne.

«Cette tâche nous permettra d’évaluer si le visionnement des vidéos influence ensuite les capacités attentionnelles, indique Myriam Sahraoui. Nous voulons voir si certaines conditions entraînent davantage de fatigue cognitive ou de difficultés attentionnelles.»

Les chercheurs espèrent aussi déterminer si les attitudes personnelles vis-à-vis de l’IA influencent les résultats. Des questionnaires mesureront notamment la perception des participants à l’égard des technologies génératives, leur habileté numérique et leur niveau de confiance quant aux contenus médiatiques.

Un projet pilote pour comprendre les médias de demain

Les chercheurs présentent l’étude comme un projet pilote exploratoire. Les résultats ne permettront pas de tirer de conclusions définitives sur les effets cognitifs de l’IA générative, mais ils pourraient ouvrir la voie à de nouvelles recherches sur notre rapport aux images numériques.

«Le paysage médiatique change extrêmement vite, souligne Marie-Odile Demay-Degoustine. Nous essayons surtout de comprendre comment cette nouvelle réalité transforme notre manière d’être attentifs.»

Pour l’équipe, l’enjeu dépasse largement la simple technologie. À mesure que les faux contenus deviennent indiscernables des images réelles, c’est toute notre relation à la crédibilité, à la perception et à l’attention qui pourrait être transformée.

«Nous entrons dans un nouveau monde où le doute devient permanent, conclut William Pedneault-Pouliot. Et ce doute pourrait avoir des effets très concrets sur notre cerveau et sur notre manière de naviguer dans l’espace numérique.»

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