Manger local, mais contaminé?

En 5 secondes Au Saguenay, des légumes poussent à l’ombre de l’aluminerie Rio Tinto. Doit-on s’en méfier pour cela? C’est ce qu’un projet de science participative veut savoir.
L’équipe de recherche (Loïc Benoit, stagiaire au laboratoire de Maikel Rosabal, Édith Ouellet, citoyenne, et Audrey Houde-Forget, étudiante à la maîtrise) installant des capteurs d’air. L’intérêt pour ce projet est palpable, attirant l’attention des médias.

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Pas de vacances pour la science! Article 42 / 42

«J’étais dans le potager d’une membre de Mères au front Saguenay, qui vit à Jonquière, à proximité du complexe de Rio Tinto. Au moment de croquer dans un concombre, j’ai été prise d’un doute: le légume pourrait-il être contaminé?» raconte Édith Ouellet, une résidante de la région qui s’est jointe à la retraite au mouvement militant lancé par Anaïs Barbeau-Lavalette et Laure Waridel. 

Alors qu’on prône de plus en plus la consommation locale et la souveraineté alimentaire, jardiner apparaît comme un geste citoyen écologique et économique. «Mais il n’y a rien de simple dans la vie. On encourage les gens à manger local et même à cultiver leurs propres fruits et légumes pour une meilleure sécurité alimentaire. Mais est-ce qu’il pourrait y avoir un risque pour leur santé si les fruits et légumes sont contaminés?» s’interroge Nolwenn Noisel, professeure au Département de santé environnementale et santé au travail de l’Université de Montréal. 

C’est grâce à Édith Ouellet, qui a contacté la professeure spécialiste des contaminants dans l’environnement, qu’un projet de recherche sur la contamination des jardins potagers à Saguenay a été mis sur pied. Il a été financé par le programme Engagement du Fonds de recherche du Québec, qui permet aux citoyens et citoyennes de proposer une idée de recherche et de la réaliser en étroite collaboration avec un chercheur ou une chercheuse. 

Récolter ce qu’on sème

L’équipe, également composée de l’étudiante de maîtrise Audrey Houde-Forget, de son codirecteur Maikel Rosabal (de l’UQAM) et de Caroline Couture, conseillère à la recherche, examinera les répercussions des activités de l’aluminerie sur les potagers avoisinants. Une revue de la littérature a d’abord été effectuée. «Nous avons constaté que ce type d’étude sur les potagers autour d’une industrie métallurgique était plutôt rare et qu’aucune parmi celles qui ont été menées ne s’était penchée sur les alumineries», note Audrey Houde-Forget. 

Plusieurs paramètres pour évaluer l’effet des contaminants devront être pris en compte (vents dominants, ruissellement, techniques de jardinage sans lien avec les industries). «Ce n’est pas parce que le potager de quelqu’un est à proximité de Rio Tinto que ses carottes sont automatiquement contaminées», ajoute-t-elle. L’étudiante a donc produit, en collaboration avec la communauté, une cartographie des différentes sources de pollution connues: aéroport, routes, terrains contaminés, ainsi que de divers aspects physiques pouvant avoir un effet sur la contamination comme le relief. 

Les deux mains dans la terre

L’équipe de recherche a ensuite lancé un appel pour trouver 30 jardins en plein sol à différentes distances de Rio Tinto qui feront l’objet d’analyses. Quatre légumes seront étudiés: deux légumes feuilles (chou frisé et persil), un légume-fruit (tomate cerise) et un légume racine (betterave). Des semences et semis d’un fournisseur biologique de la région ont été remis aux propriétaires des jardins sélectionnés. En fin de saison, les légumes récoltés seront scrutés à la loupe. Des échantillons de sol, d’eau potable et d’air seront aussi prélevés. Pour réduire la variabilité entre les jardins à l'étude, la mise en terre s’est faite au cours d’une période relativement brève début juin. 

Pendant l’automne, près de 900 échantillons seront examinés en laboratoire pour y mesurer la présence de 48 métaux. Chaque échantillon sera analysé trois fois pour s’assurer de la robustesse des résultats. Édith Ouellet sera formée pour participer aux analyses en laboratoire. «C’est ce qui est intéressant dans ce projet de science citoyenne: autant les chercheurs peuvent comprendre les réalités de la communauté locale que les citoyens celle des chercheurs», remarque Nolwenn Noisel.

Outiller les jardiniers

Même si ce projet reste à petite échelle, les retombées pour les habitants de Saguenay seront bien concrètes. «C’est une subvention de 60 000 $ pour trois ans, ce qui n’est pas beaucoup. Ça nous force à être très efficaces», souligne Nolwenn Noisel. L’intérêt est cependant palpable; une première rencontre citoyenne pour présenter le projet a attiré une cinquantaine de curieux. «Les gens sont vraiment intéressés, et avec raison: c’est ce qu’on mange!» confirme Édith Ouellet. L’équipe de recherche a reçu plus de 70 candidatures pour participer à son projet. 

L’équipe souhaite d’abord et avant tout apporter des réponses aux gens, peu importe les résultats, et, si besoin est, des pistes de solution. L’étape de la diffusion des connaissances sera ainsi essentielle, avec des outils de communication adaptés au grand public (spectacle de marionnettes, bande dessinée, etc.).

C’est par ailleurs tout le projet qui a été monté avec la communauté. «Au-delà du projet de recherche, c’est un projet de vie, avec une dimension humaine très importante», conclut la professeure.

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