La cicutaire de Victorin, une plante menacée à l'identité trouble

En 5 secondes Protégée au Québec, la cicutaire de Victorin pousse le long du Saint-Laurent près de Québec, mais elle est difficile à distinguer d’une espèce commune, selon les observations d’un étudiant de l'UdeM.
Inflorescence de la cicutaire de Victorin

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Pas de vacances pour la science! Article 48 / 48

Entre l'île d'Orléans et le lac Saint-Pierre, les grandes marées inondent les berges du Saint-Laurent deux fois par jour, créant des conditions auxquelles peu de plantes savent s'adapter. Parmi celles qui y parviennent, une douzaine d'espèces ne poussent nulle part ailleurs dans le monde.

La cicutaire de Victorin (Cicuta maculata var. victorinii) en fait partie. Pouvant atteindre deux mètres de haut, cette plante vivace est considérée comme menacée au Québec et vulnérable au Canada. Thomas Villeneuve, étudiant de maîtrise en sciences biologiques à l'Université de Montréal, s'y intéresse depuis deux ans afin de mieux la protéger, mais aussi et surtout pour répondre à une question plus fondamentale: est-on vraiment capable de la reconnaître sur le terrain?

Deux sœurs presque jumelles

Sur le terrain, la cicutaire de Victorin ressemble beaucoup à sa proche parente la cicutaire maculée (Cicuta maculata var. maculata), une plante commune dans toute la plaine laurentienne et dans l'est de l'Amérique du Nord. 

«Les différences morphologiques entre les deux variétés sont peu nombreuses et souvent inconstantes, explique Thomas Villeneuve. Ce flou complique directement le suivi des populations, car si les botanistes de terrain ne peuvent pas distinguer les deux variétés avec certitude, on ne peut estimer de façon sûre le nombre d'individus de la variété menacée ni évaluer si ses populations progressent ou régressent.»

Selon lui, l'organe le plus utile pour les discerner est le fruit. 

«Celui de la cicutaire de Victorin est uniformément brun foncé avant de virer au pourpre à maturité, avec des crêtes liégeuses absentes ou très réduites, alors que celui de la cicutaire maculée arbore des crêtes liégeuses proéminentes qui lui donnent un aspect strié», détaille-t-il.

Or, les fruits matures ne sont observables que quelques semaines à la fin de l'été. Le reste du temps, il faut s'en remettre aux feuilles, dont les différences entre les deux variétés sont moins claires et présentent une grande variabilité.

Et, pour compliquer la tâche, les biologistes rencontrent aussi dans l'estuaire des individus intermédiaires: certains ont des feuilles typiques d'une variété et des fruits typiques de l'autre, d'autres ont des caractères à mi-chemin entre les deux. 

Une approche combinée du terrain à la serre

Pour y voir plus clair, Thomas Villeneuve combine morphométrie, génomique et chimie des plantes. 

Sous la direction d'Étienne Léveillé-Bourret et en collaboration avec le spécialiste en chimie végétale Cory Harris de l'Université d'Ottawa, il a visité une vingtaine d’endroits le long de l'estuaire pendant la saison de fructification pour prélever des échantillons – feuilles, fruits et rhizomes – avec parcimonie, compte tenu du statut d'espèce menacée de la plante.

Une partie des rhizomes récoltés a ensuite été cultivée pendant neuf mois dans les serres du Jardin botanique de Montréal. L'objectif était de vérifier si les différences observées entre les deux variétés se maintiennent lorsque les plantes poussent dans les mêmes conditions, ce qui indiquerait une base génétique plutôt qu'une simple réponse au milieu.

La cicutaire est aussi l'une des plantes les plus toxiques d'Amérique du Nord: ses cicutoxines perturbent le système nerveux central et peuvent provoquer des convulsions et une paralysie respiratoire. Thomas Villeneuve a comparé les concentrations de ces composés dans les racines et les feuilles des deux variétés sur le terrain et en serre.

Une plante qui mérite encore d’être protégée

Sur le plan génétique, il existe très peu de différences entre les deux variétés, ce qui pourrait, en apparence, remettre en question la pertinence de protéger la cicutaire de Victorin. 

Toutefois, la génétique ne raconte pas toute l'histoire.

Les analyses morphométriques – soit la mesure de traits comme la forme des fruits et la largeur des folioles – confirment que les individus typiques des deux variétés se distinguent bel et bien.

Les analyses chimiques ont révélé quant à elles que la cicutaire de Victorin produit beaucoup moins de cicutoxines que la cicutaire maculée – une différence qui se maintient même après neuf mois de croissance en serre. «Cela montre que les plantes de l'estuaire ont une stratégie écologique différente», souligne Thomas Villeneuve.

Une piste d'explication réside dans la flottabilité des semences: les crêtes liégeuses des fruits permettent à ceux-ci de flotter, ce qui dans l'estuaire représente un risque, car un fruit emporté par les forts courants de marée finit en mer. La réduction de ces crêtes chez la cicutaire de Victorin pourrait être une adaptation qui permet aux semences de couler et de se déposer près de la plante mère.

Thomas Villeneuve conclut son analyse en recommandant de maintenir le statut d’espèce menacée pour la cicutaire de Victorin. 

«La plante présente des différences morphologiques et écologiques qui témoignent d'une adaptation à un milieu particulier, plaide-t-il. Elle joue aussi un rôle de plante phare et sa protection contribue à préserver un écosystème qui abrite plusieurs autres espèces endémiques encore mal connues.»

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