Disséquer les procès pour comprendre la responsabilité médicale

En 5 secondes En analysant des témoignages d’experts, le professeur de droit Patrick Garon-Sayegh cherche à mieux comprendre l’évaluation du travail médical devant les tribunaux.
Pour Patrick Garon-Sayegh, les procès en responsabilité médicale constituent un terrain particulièrement riche.

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Pas de vacances pour la science! Article 47 / 47

Cet été, Patrick Garon-Sayegh, professeur à la Faculté de droit de l’Université de Montréal, passera des semaines plongées dans des centaines de pages de transcriptions judiciaires. Son terrain de recherche ne se trouve ni dans un laboratoire ni dans un hôpital, mais dans les échanges verbatim de procès en responsabilité médicale.

À travers l’analyse détaillée de trois causes entendues au Québec et en Ontario, il cherchera à mieux comprendre comment les tribunaux évaluent le travail médical, comment les médecins experts se critiquent entre eux et comment les savoirs scientifiques sont traduits en langage juridique.

Lire les procès comme des laboratoires d’argumentation

Le projet de Patrick Garon-Sayegh s’inscrit dans un programme de recherche à long terme sur la faute professionnelle et l’expertise. Pour le professeur, les procès en responsabilité médicale constituent un terrain particulièrement riche.

«Les médecins poursuivis sont eux-mêmes des experts: un médecin accusé d’avoir commis une faute ne cesse pas d’être médecin parce qu’il se retrouve devant les tribunaux», dit-il. Le médecin peut donc défendre sa conduite en mobilisant sa propre expertise, en parallèle des témoins experts appelés par les deux parties. «Dans le cas le plus simple, on a trois voix expertes: le médecin poursuivi, l’expert de la défense et l’expert de la partie demanderesse», résume le professeur Garon-Sayegh.

Son travail consistera à lire attentivement les transcriptions des audiences… qui se sont parfois étendues sur cinq à huit jours de procès. Il s’intéresse particulièrement aux témoignages des experts, aux questions posées par les avocats et à la manière dont des raisonnements médicaux complexes sont reformulés pour être compris par des juges qui, sans être médecins, doivent décider si le travail médical effectué en l’espèce était adéquat ou non.

«Le travail juridique traditionnel nous donne surtout accès à des produits finis: les lois et les jugements. Je regarde ce qui se passe avant, tout le travail d’argumentation qui rend ensuite la décision juridique possible», mentionne-t-il.

Entre généralités scientifiques et cas particuliers

Au cœur de sa réflexion se trouve une tension fondamentale entre deux impératifs. D’un côté, la médecine contemporaine cherche à standardiser les soins en s’appuyant sur les meilleures données probantes et sur des pratiques généralement reconnues. De l’autre, chaque patient présente une situation particulière qui exige une adaptation clinique. «Une bonne médecine doit être adaptée aux besoins individuels de chaque patient. Il y a donc une tension constante entre la standardisation et la personnalisation des soins», explique Patrick Garon-Sayegh.

Cette tension traverse également le droit. Les règles juridiques sont formulées de manière générale, mais les avocats et les juges doivent toujours les appliquer à des situations humaines singulières. Le chercheur s’intéresse précisément à ce travail de «particularisation», dont une grande partie est invisible dans les décisions judiciaires publiées.

«Les médecins comme les juristes apprennent à appliquer des principes généraux à des cas concrets. Ce n’est pas un travail mécanique. Il faut constamment décider ce qui est pertinent, ce qui ne l’est pas et comment hiérarchiser les informations disponibles», ajoute-t-il.

Trois causes marquantes

Parmi les dossiers que le professeur étudiera figurent un procès lié à une chirurgie cardiaque au Québec, un litige ontarien en obstétrique sur lequel la Cour suprême du Canada a accepté de se pencher et une affaire impliquant l’amputation d’une jambe.

Ces causes ont en commun des conséquences humaines tragiques. Mais l’objectif de Patrick Garon-Sayegh n’est pas de revisiter le drame vécu par les patients. «Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le caractère bouleversant des affaires en elles-mêmes, ce sont les dynamiques d'argumentation, de justification dans lesquelles les experts mobilisent des principes éthicoscientifiques», indique-t-il.

Dans le dossier où une chirurgie cardiaque a mal tourné, le juge a reconnu la gravité des conséquences subies par la patiente tout en concluant qu’aucune faute médicale n’avait été démontrée. La décision avait attiré l’attention parce que le juge y soulevait la possibilité d’un régime d’indemnisation sans égard à la faute, comparable à celui des accidents automobiles.

Quant au cas ontarien, il sera entendu par la Cour suprême, ce qui lui confère un intérêt particulier. Car typiquement, lorsqu’une affaire est tranchée par cette cour, les juristes ont tendance à oublier ce qui s’est passé devant les instances inférieures et surtout le procès. Étudier le procès dans cette affaire permettra d’établir des contrastes inédits entre le travail effectué en première instance et celui réalisé devant la plus haute cour de justice du pays.

Observer «l’artisanat juridique»

Patrick Garon-Sayegh accorde une grande importance au rôle des avocats lors du procès. Selon lui, les questions posées durant les interrogatoires jouent un rôle central dans la transformation d’évènements médicaux complexes en catégories juridiques compréhensibles. «Les avocats découpent les faits en blocs intelligibles pour le juge. Ils traduisent un raisonnement clinique dans un langage qui peut être utilisé juridiquement», note-t-il.

Il décrit ce processus comme une forme d’«artisanat juridique», rarement étudié de manière systématique. «Quand on lit seulement un jugement, tout ce travail devient invisible. Pourtant, c’est grâce à ce travail en amont que peut se construire une grande partie du raisonnement», poursuit le professeur.

Le projet mené cet été ne constitue qu’une étape d’un chantier beaucoup plus vaste. Le professeur prévoit consacrer encore plusieurs années à l’étude des procès en responsabilité médicale en raffinant progressivement ses grilles d’analyse et en multipliant les comparaisons entre les causes. À travers cette démarche, il espère contribuer à une meilleure compréhension des liens entre science, droit et décision professionnelle. «Les procès obligent les gens à rendre compte publiquement de leur raisonnement. Et c’est précisément dans ces moments-là qu’on peut observer comment se construisent les critères de ce que l’on considère comme une bonne décision médicale», conclut-il.

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