Detroit au cinéma

En 5 secondes La professeure de la Faculté de l’aménagement Carmela Cucuzzella présente le livre «Detroit: A City Imagined in Film».

Longtemps associée à l’industrie automobile, aux gratte-ciels de la grande époque industrielle et aux images de déclin urbain, Detroit occupe une place singulière dans l’imaginaire américain. Ville de tous les contrastes, elle a été tour à tour symbole de prospérité, haut lieu des luttes ouvrières et des mouvements pour les droits civiques, mais aussi incarnation de la désindustrialisation et de la violence urbaine. Depuis près d’un siècle, le cinéma s’empare de ses multiples visages pour la raconter.

C’est cette relation entre la ville et les représentations qu’elle suscite qu’explore Detroit: A City Imagined in Film. Les auteurs analysent un corpus de films tournés à Detroit ou s’y déroulant, de 1928 à aujourd’hui. L’ouvrage montre comment le cinéma contribue à produire son espace vécu, à façonner les perceptions qui l’entourent et, parfois, à renforcer les récits qui influencent son devenir. À travers les films, Detroit apparaît ainsi comme bien davantage qu’un décor. Elle devient un personnage, un symbole et un espace imaginaire où se projettent les espoirs, les peurs et les contradictions de la société américaine. 

Carmela Cucuzzella, professeure à l’École de design de l'Université de Montréal, qui a coécrit l’ouvrage, nous en dit plus sur cette ville qui, au cinéma, oscille sans cesse entre ruine et renaissance.

Questions Réponses

Pourquoi Detroit vous semblait-elle particulièrement intéressante à étudier à travers le cinéma?

Nous présentons Detroit comme un drame urbain dont la complexité résiste aux analyses urbaines et architecturales traditionnelles. La ville incarne à la fois le progrès industriel américain et une succession presque ininterrompue de crises urbaines. 

Son histoire est marquée par des extrêmes. Avec l'introduction de la chaîne de montage par Henry Ford en 1913, Detroit devient une véritable «dramatisation» de l'histoire industrielle des États-Unis: concentration des activités automobiles par les «Big Three» [General Motors, Ford, Chrysler], vagues migratoires massives et essor du mouvement ouvrier, immortalisé par les fresques de Diego Rivera au Detroit Institute of Arts.

Cette trajectoire se poursuit avec la Grande Dépression, la transformation de Detroit en centre militaro-industriel pendant la Deuxième Guerre mondiale, les émeutes raciales de 1943, puis la suburbanisation et le white flight [«fuite des Blancs»] de l'après-guerre. Detroit est aussi la ville où Martin Luther King prononce une première version de son discours I Have a Dream, où Malcolm X forge une partie de son parcours et où Berry Gordy fonde Motown. Elle connaît ensuite la grande rébellion de 1967, la crise pétrolière de 1973 et, en 2013, la plus importante faillite municipale de l'histoire américaine.

L'usine Packard incarne de façon fantomatique cette condition. Dans Only Lovers Left Alive, Adam conduit Eve devant ces ruines et dit: «C'est l'usine Packard, où l'on fabriquait autrefois la plus belle voiture du monde. C'est terminé.» Cette scène exprime l'imaginaire contradictoire de Detroit, constamment partagée entre récit du déclin et espoir d'un renouveau. Cette esthétique de la ruine industrielle a aussi nourri le débat architectural: en 1995, Camilo José Vergara, un photographe et urbaniste, proposait qu'un ensemble de gratte-ciels du centre-ville d'avant la Grande Dépression soit stabilisé et laissé debout à l'état de ruines, comme un «tonique pour l'imagination» et un lieu de mémoire nationale, une «acropole américaine». Cette immodest proposal, largement contestée par les élus et la population locale, a cristallisé le débat sur la valeur patrimoniale du délabrement urbain.

Pour la plupart des spectateurs, cet imaginaire est plus puissant que leur expérience directe de la ville. Le cinéma transforme ainsi Detroit en un personnage par lequel se raconte l'histoire tumultueuse de la modernité. Cette dimension rejoint les travaux de l'urbaniste Kevin Lynch, qui dans The Image of the City montrait que l'image mentale collective d'une ville, son «imageabilité», se construit autant par l'expérience physique de ses habitants que par les représentations qui s'y superposent, un cadre théorique utile pour comprendre comment le cinéma façonne une image de Detroit distincte de la ville vécue.

Les films offrent-ils une image fidèle de Detroit ou en exagèrent-ils certains aspects?

Notre ouvrage puise dans une base de données de 171 films, dont 123 ont été à la fois tournés et situés dans la ville. Nous avons retenu des œuvres largement diffusées, autant que des succès commerciaux ou des films primés, couvrant près d'un siècle de fiction, de 1928 à aujourd'hui. Nous avons choisi de privilégier la fiction plutôt que les nombreux documentaires produits au cours des dernières années.

Notre analyse s'inspire du livre La production de l'espace, d'Henri Lefebvre. Nous soutenons que le cinéma ne se contente pas de représenter Detroit: il participe à la production de son espace selon trois dimensions complémentaires: l'espace perçu des pratiques quotidiennes, l'espace conçu par les urbanistes, les architectes et les institutions, et l'espace vécu des expériences, des représentations et de l'imaginaire. Aucun lieu n'est purement physique, purement planifié ou purement imaginé. En appliquant cela à Detroit et au cinéma, on peut soutenir que le cinéma ne se contente pas de représenter la ville – la représentation passive d'un espace déjà existant: il participe activement à la production de «l'espace vécu» qui, à son tour, influence la manière dont la ville est perçue et même la manière dont elle est planifiée – par exemple, des décisions de désinvestissement en partie motivées par la réputation médiatique de la ville.

Cette lecture peut être mise en dialogue avec L'architecture de la ville, d'Aldo Rossi, qui envisage la ville comme un artéfact collectif où mémoire et forme urbaine s'entrelacent, une perspective qui éclaire la façon dont les décombres de Detroit, filmés et refilmés, deviennent eux-mêmes porteurs de mémoire architecturale.

L'ouvrage s'organise autour de sept grands récits: Detroit comme promesse de prospérité; le boum industriel et ses promesses sociales non tenues; la ville-frontière et les passages clandestins; le travail et les conflits ouvriers; la réputation criminelle de Detroit; la ville fantomatique ou postapocalyptique; et, enfin, les récits de survie, de résilience et de régénération.

Notre objectif n'est donc pas de raconter l'histoire de Detroit à travers le cinéma ni de mesurer l'exactitude historique de chaque film. Nous cherchons plutôt à retracer l'évolution d'un imaginaire façonné par près d'un siècle de cinéma et amplifié par les médias de masse, jusqu'à devenir une série de clichés durables qui ont, à leur tour, influencé les sociétés et les imaginaires collectifs à travers le monde.

Les films ont-ils contribué à une image négative de Detroit ou ont-ils transformé les perceptions?

Certainement un peu des deux options. Nous proposons une critique du rôle des médias. De nombreux films hollywoodiens ont renforcé les récits de déclin, de violence et de criminalité, contribuant à une forme de prophétie autoréalisatrice du désinvestissement.

Dans le chapitre «Murder city», nous montrons que le pic historique des homicides de 1987 coïncide avec la sortie de films comme RoboCop et The Rosary Murders, qui utilisent Detroit comme symbole de l'anarchie urbaine. Plus révélateur encore, certains de ces films, notamment RoboCop et The Crow, n'ont pas été tournés à Detroit. L'image de la ville était devenue interchangeable avec celle de n'importe quel paysage postindustriel en déclin. Detroit symbolise cette dystopie. Cette circulation d'images de ruines a été analysée en théorie architecturale et culturelle par l'historienne de l'art Dora Apel dans Beautiful Terrible Ruins: Detroit and the Anxiety of Decline, qui avertit que ces images, aussi séduisantes soient-elles, ont peu de pouvoir explicatif et nous conduisent à percevoir le déclin de Detroit comme inévitable ou comme la faute de la ville elle-même, dédouanant ainsi les véritables agents du déclin: désinvestissement des entreprises et mondialisation. 

Un contrerécit apparaît néanmoins progressivement. Dans le chapitre «Life under the ruins», nous analysons des films qui redonnent un visage humain à la ville. Gran Torino met en valeur la communauté hmong, tandis que 8 Mile célèbre la créativité de la culture rap et les solidarités qui se développent au-delà des divisions raciales. Plus récemment, Beverly Hills Cop: Axel F donne à voir une ville plus accueillante, où la vie quotidienne remplace les images de violence qui dominaient auparavant. Certains aspects de ces représentations ont cependant été critiqués pour leur caractère stéréotypé.

La culture populaire influence le grand public, mais aussi les décideurs politiques. Les représentations cinématographiques ont donc pu contribuer au désinvestissement économique et psychologique de Detroit. Paradoxalement, cette fascination mêlée de peur et d'admiration explique également pourquoi la ville demeure un sujet si récurrent au cinéma.

Avec les récits contemporains de renaissance urbaine, le cinéma montre-t-il un nouveau visage de Detroit?

Nous pensons que oui, sans que les anciens récits disparaissent pour autant. Des films comme Gran Torino et 8 Mile montrent comment les forces créatrices de Detroit ont survécu et insufflé une nouvelle vie parmi les ruines. Les bâtiments abandonnés ne sont plus seulement les témoins du déclin: ils deviennent aussi des lieux de solidarité, de créativité et de résilience.

D'autres productions récentes poursuivent ce déplacement. Searching for Sugar Man redécouvre Detroit à travers le parcours du musicien Rodriguez. Dans C'mon C'mon, un enfant originaire de Detroit remet en question les préjugés d'un visiteur convaincu qu'«il n'y a rien de bien là-bas». Enfin, Beverly Hills Cop: Axel F présente une ville ordinaire, vivante et profondément humaine.

L'ancien imaginaire reste toutefois très présent. Les films d'horreur et à suspense continuent d'utiliser les paysages abandonnés de Detroit comme toile de fond, notamment dans Don't Breathe, It Follows, No Sudden Move et Barbarian.

Le nouvel imaginaire ne remplace pas l'ancien: les deux coexistent. Cette tension persistante entre déclin et renaissance constitue, selon nous, l'une des caractéristiques les plus fascinantes de Detroit et explique la place singulière qu'elle continue d'occuper dans l'imaginaire cinématographique.

À propos de ce livre

Carmela Cucuzzella et Aristofanis Soulikias, Detroit: A City Imagined in Film, Londres, Routledge, décembre 2025, 104 p.

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