Nous présentons Detroit comme un drame urbain dont la complexité résiste aux analyses urbaines et architecturales traditionnelles. La ville incarne à la fois le progrès industriel américain et une succession presque ininterrompue de crises urbaines.
Son histoire est marquée par des extrêmes. Avec l'introduction de la chaîne de montage par Henry Ford en 1913, Detroit devient une véritable «dramatisation» de l'histoire industrielle des États-Unis: concentration des activités automobiles par les «Big Three» [General Motors, Ford, Chrysler], vagues migratoires massives et essor du mouvement ouvrier, immortalisé par les fresques de Diego Rivera au Detroit Institute of Arts.
Cette trajectoire se poursuit avec la Grande Dépression, la transformation de Detroit en centre militaro-industriel pendant la Deuxième Guerre mondiale, les émeutes raciales de 1943, puis la suburbanisation et le white flight [«fuite des Blancs»] de l'après-guerre. Detroit est aussi la ville où Martin Luther King prononce une première version de son discours I Have a Dream, où Malcolm X forge une partie de son parcours et où Berry Gordy fonde Motown. Elle connaît ensuite la grande rébellion de 1967, la crise pétrolière de 1973 et, en 2013, la plus importante faillite municipale de l'histoire américaine.
L'usine Packard incarne de façon fantomatique cette condition. Dans Only Lovers Left Alive, Adam conduit Eve devant ces ruines et dit: «C'est l'usine Packard, où l'on fabriquait autrefois la plus belle voiture du monde. C'est terminé.» Cette scène exprime l'imaginaire contradictoire de Detroit, constamment partagée entre récit du déclin et espoir d'un renouveau. Cette esthétique de la ruine industrielle a aussi nourri le débat architectural: en 1995, Camilo José Vergara, un photographe et urbaniste, proposait qu'un ensemble de gratte-ciels du centre-ville d'avant la Grande Dépression soit stabilisé et laissé debout à l'état de ruines, comme un «tonique pour l'imagination» et un lieu de mémoire nationale, une «acropole américaine». Cette immodest proposal, largement contestée par les élus et la population locale, a cristallisé le débat sur la valeur patrimoniale du délabrement urbain.
Pour la plupart des spectateurs, cet imaginaire est plus puissant que leur expérience directe de la ville. Le cinéma transforme ainsi Detroit en un personnage par lequel se raconte l'histoire tumultueuse de la modernité. Cette dimension rejoint les travaux de l'urbaniste Kevin Lynch, qui dans The Image of the City montrait que l'image mentale collective d'une ville, son «imageabilité», se construit autant par l'expérience physique de ses habitants que par les représentations qui s'y superposent, un cadre théorique utile pour comprendre comment le cinéma façonne une image de Detroit distincte de la ville vécue.