Lorsqu’un enfant reçoit un diagnostic de trouble neurodéveloppemental, l’attention se tourne naturellement vers lui. Quels sont ses besoins? Quels services lui offrir? Quelle intervention privilégier? Mais qu’en est-il de ses parents, de ses frères et sœurs? Comment leur quotidien est-il transformé? Et que peuvent-ils apporter dans l’élaboration des soins?
C’est à ces questions que s’intéresse Jeffrey McCrossin, nouveau professeur à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal.
Travailleur social, thérapeute conjugal et familial et chercheur, il mène des travaux sur les interventions centrées sur la famille et sur les moyens de rendre les services plus accessibles, équitables et adaptés aux différentes réalités culturelles.
De l’ingénierie à la thérapie familiale
Originaire d’Halifax, Jeffrey McCrossin commence ses études universitaires en génie à l’Université Dalhousie avant de se réorienter vers la psychologie. Il se passionne alors pour l’étude du comportement et travaille dans des laboratoires de neurosciences.
Après son baccalauréat, il part enseigner l’anglais en Corée du Sud pendant un an. De retour en Nouvelle-Écosse, il travaille durant trois années auprès de jeunes en situation de crise et d’adultes souffrant d’une déficience intellectuelle ou d’autres handicaps. Cette expérience sur le terrain lui fait découvrir la complexité des réalités vécues par les jeunes et leur famille. «On accompagnait les enfants et les adolescents dans ce qui était souvent les pires moments de leur vie», se remémore-t-il.
Ayant l’impression qu’il manque de connaissances à ce sujet, il entreprend un certificat en santé mentale jeunesse à l’Université Thompson Rivers, en Colombie-Britannique, puis une maîtrise en travail social à l’Université Carleton, à Ottawa. Dans son travail d’éducateur en milieu de vie auprès de jeunes, il est témoin des effets de la surreprésentation des enfants et des familles autochtones dans les services de protection de la jeunesse. Désireux d’en savoir plus, il effectue un stage auprès de Cindy Blackstock, spécialiste des droits des enfants et des familles autochtones.
Rentré en Nouvelle-Écosse, il travaille en santé mentale jeunesse à l’IWK Health Centre. Il y découvre la thérapie familiale, une approche qui changera sa façon de concevoir l’intervention. «Je me suis rendu compte que ça prend une équipe. Il y a plein de choses que je ne peux pas voir tout seul», dit-il.
Observer une famille demande en effet de porter attention à bien plus qu’à la personne venue consulter. Il faut considérer les relations, les interactions et les rôles de chacun, mais aussi les répercussions qu’un problème vécu par un membre du ménage peut avoir sur l’ensemble de la cellule familiale. «La famille, c’est plus que la somme de ses parties», fait-il remarquer. Cette vision systémique deviendra le fil conducteur de sa pratique clinique et de ses recherches.
«Ce n’est pas moi l’expert de leur vie»
Pour Jeffrey McCrossin, une approche véritablement centrée sur la famille ne consiste pas simplement à demander aux parents de participer aux soins de leur enfant. Elle suppose de reconnaître la valeur de leur expérience.
Un parent sait ce qui se passe à la maison, à l’école, dans les relations entre frères et sœurs ou lorsqu’il tente d’obtenir des services. Un professionnel possède des connaissances cliniques et une expertise des interventions, mais ne connaît pas nécessairement ce que représente le fait de naviguer au quotidien dans les systèmes de santé et de services sociaux. «Moi, je n’ai pas cette expérience-là», souligne le professeur.
Cette complémentarité des savoirs est au cœur de ses travaux sur le soutien entre proches aidants. Il a notamment collaboré avec le Family Support Institute de Colombie-Britannique, un réseau qui met en relation des parents et des proches aidants d’enfants ou d’adultes ayant une déficience ou un trouble neurodéveloppemental.
Il s’est intéressé à la longévité de ce réseau et à la manière dont le soutien entre pairs peut contribuer à la résilience des familles. Un parent qui est déjà passé par les méandres d’un système de santé peut parfois connaître une ressource, une démarche ou un interlocuteur qu’un professionnel ne connaît pas. «Ils savent comment naviguer dans le système, ils savent par où commencer, à qui demander de l’aide», indique-t-il. Cette expérience peut donc devenir une véritable forme de savoir, utile à d’autres familles.
De la participation à un véritable partenariat
Encore faut-il que les organisations soient prêtes à reconnaître cette expertise. Jeffrey McCrossin s’intéresse notamment à ce qu’il appelle l’«intelligence systémique», une façon de considérer les interactions entre les individus, les familles, les professionnels et les organisations.
De plus en plus, les parents et les proches aidants sont invités à participer à des comités, à des consultations ou à des projets de recherche. Mais leur présence ne garantit pas qu’ils auront une influence réelle.
Pour le chercheur, il faut pouvoir aller plus loin: montrer concrètement comment leur contribution a modifié une décision, une intervention ou une façon d’organiser les services. «Si l’on ne donne pas le pouvoir partagé et si l’on n’offre pas de rétroaction, on risque de se limiter à une inclusion symbolique», mentionne-t-il.
Son objectif est donc de comprendre comment les systèmes peuvent intégrer cette expertise de façon authentique au lieu de demander aux familles de s’adapter à des structures conçues sans elles.
Soutenir la résilience des familles
La résilience familiale occupe également une place importante dans ses recherches.
Pour Jeffrey McCrossin, il ne s’agit pas d’une qualité que les familles devraient posséder pour réussir à surmonter les difficultés. La résilience est plutôt un processus qui évolue dans le temps et auquel les systèmes de services peuvent contribuer. Ainsi, au lieu de seulement demander aux familles de mieux composer avec des systèmes complexes, il faut aussi se demander comment ces systèmes peuvent mieux répondre à leurs besoins.
C’est notamment ce qu’il souhaite approfondir dans ses travaux à l’UdeM, en étudiant comment parents, proches aidants, professionnels et gestionnaires peuvent construire ensemble des services qui reconnaissent leurs différents savoirs.
Il souhaite également poursuivre ses collaborations avec des communautés autochtones, en prenant le temps de créer des relations de confiance et de mettre sur pied des projets avec les communautés en lieu et place de solutions déjà définies.
Une vision à transmettre aux futurs psychoéducateurs
Cette approche se retrouvera aussi dans son enseignement.
Jeffrey McCrossin donne cet automne le cours d’introduction à la psychoéducation et, cet hiver, il donnera celui consacré à la technique d’entrevue avancée, fort de son expérience d’enseignement à l’Université McGill, où il a enseigné l’intervention et la thérapie familiale à des étudiants et étudiantes en psychologie et en travail social. Son enseignement lui a d’ailleurs valu un prix d’excellence destiné aux étudiants des cycles supérieurs.
À l’UdeM, il souhaite transmettre aux futurs psychoéducateurs une perspective systémique et transdisciplinaire.
Ses recherches et son enseignement poursuivent ainsi le même objectif: élargir le regard porté sur les personnes accompagnées. Ne pas s’arrêter au diagnostic, mais considérer les relations qui entourent le patient; ne pas voir uniquement l’enfant, mais la famille; et ne pas opposer expertise professionnelle et expérience vécue, mais les faire dialoguer. Pour Jeffrey McCrossin, c’est en réunissant ces différentes formes de savoir que les services pourront véritablement devenir centrés sur les familles.