Une différence graphique

Quelle que soit la visualisation qui leur a été donnée, linéaire ou logarithmique, les Canadiens pensent toujours qu'il vaut mieux respecter les mesures officielles de confinement.

Quelle que soit la visualisation qui leur a été donnée, linéaire ou logarithmique, les Canadiens pensent toujours qu'il vaut mieux respecter les mesures officielles de confinement.

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Quelle que soit la façon dont la progression de la COVID-19 est représentée dans un graphique, les Canadiens pensent toujours qu'il est bon de rester chez soi, selon une nouvelle étude.

André Blais

Crédit : Amélie Philibert

La plupart des gens comprennent la rapidité avec laquelle la COVID-19 se propage en voyant sa progression tracée dans un graphique ‒ plus précisément un graphique présentant le nombre cumulé de cas confirmés qui augmente avec le temps. Ces hausses sur l'axe vertical peuvent être représentées de deux manières: le plus souvent sous la forme d'une échelle linéaire et moins souvent sous la forme d'une échelle logarithmique.

Les échelles linéaires sont plus spectaculaires et plus faciles à comprendre, montrant une forte progression de la maladie, car le nombre total de cas s'accroît rapidement après que la crise sanitaire s'est installée; ce sont les échelles les plus souvent utilisées dans les médias. Les échelles logarithmiques sont moins impressionnantes, ne révélant qu'une augmentation progressive du nombre de personnes malades, et elles sont préférées par les épidémiologistes.

Pourquoi? Parce qu’elles sont un meilleur moyen d'évaluer rapidement les taux de croissance de la pandémie, parce qu’elles permettent aux experts de voir si les cas de COVID-19 augmentent de manière exponentielle. Au Canada, par exemple, le nombre de cas a été multiplié par un facteur de 10 depuis la mi-mars; sur une échelle logarithmique, cela se traduit par une pente droite qui ne change que si le taux de progression s’élève ou diminue.

Mais qu'en est-il du grand public? Les gens se tournent vers leurs gouvernements et les autorités de santé publique pour obtenir des conseils sur la manière de s'isoler et de respecter d'autres mesures destinées à contenir la pandémie. Sont-ils plus favorables à ces mesures s'ils voient des tracés linéaires spectaculaires? Seraient-ils plus optimistes s'ils pouvaient lire des tracés logarithmiques «apprivoisés»?

Pour le savoir, les professeurs de science politique André Blais et Vincent Arel-Bundock, de l'Université de Montréal, ainsi que six de leurs étudiants et étudiantes et un collègue de l'Université de Toronto, ont entrepris ce mois-ci de sonder les Canadiens et Canadiennes sur la façon dont les deux types de graphiques modifient leur perception de la pandémie de COVID-19 et leur rôle dans l'arrêt de sa propagation.

Les chercheurs ont eu une surprise: quelle que soit la visualisation qui leur a été donnée, linéaire ou logarithmique, les personnes interrogées pensent toujours qu'il vaut mieux respecter les mesures officielles de confinement et qu’elles devront l’être pendant plusieurs mois encore. Ces résultats sont publiés en ligne dans la Revue canadienne de science politique.

Quasi-acceptation

Vincent Arel-Bundock

«Ce que cela montre, a déclaré André Blais, c'est le succès étonnant des experts en santé publique et des gouvernements, qui ont réussi à convaincre la population canadienne que les mesures prises sont nécessaires et pourraient devoir durer au moins quelques mois. Ce n'est pas une chose agréable ou facile à demander, mais la population semble prête à accepter des restrictions et le fait que la crise n'est pas sur le point de se terminer.»

Le sondage a été réalisé entre le 3 et le 5 avril auprès de 2500 personnes. Elles ont été réparties au hasard dans l'un des trois groupes suivants: un groupe témoin auquel on n'a donné aucune information sur l'épidémie de COVID-19 au Canada; un groupe de traitement auquel on a indiqué le nombre cumulé de cas dans un graphique linéaire; et un second groupe de traitement auquel on a indiqué le même nombre dans un graphique logarithmique.

Les deux graphiques étaient analogues à ceux publiés dans les principaux journaux canadiens et présentés par les épidémiologistes et les agences gouvernementales à des conférences de presse; ils illustraient par conséquent la façon dont les gens vivent et consomment les informations sur la pandémie. Selon les chercheurs, l'enquête reflète la vie réelle et est scientifiquement valable.

Après avoir vu les graphiques, les participants et participantes ont répondu à deux questions: sur une échelle de 1 à 10, approuvent-ils les consignes de leur gouvernement de rester chez eux? Et pensent-ils que les autorités vont bientôt permettre à presque tout le monde de retourner au travail?

«Nous avons eu tort»

«Nous avons pensé que nous pourrions voir une différence d'opinion chez les personnes à qui l’on a montré l'échelle logarithmique, car sa pente est moins raide et pourrait donner l'impression que le risque de contagion est moins grave, a mentionné André Blais. Mais nous avons eu tort.»

En effet, il n'y avait essentiellement aucune différence entre les deux groupes de traitement, ou entre les groupes de traitement et le groupe témoin, quant à leur sentiment sur les mesures de confinement.

Qu'il s'agisse d'une échelle logarithmique ou linéaire, 54 % ont dit qu'ils soutenaient pleinement les mesures ‒ une note de 10 sur l’échelle de 0 à 10. En outre, une forte majorité de Canadiens et Canadiennes pense que l'isolement devra durer au moins deux mois de plus; seuls 10 % s'attendent à ce que la plupart des gens reviennent travailler en avril ou en mai.

Autre surprise: peu importe l’âge des personnes interrogées, leur sexe, leur niveau de scolarité, leur milieu de vie (urbain ou rural): la grande majorité est fortement favorable au confinement. Les Québécois et Québécoises, pour leur part, s'attendent à retourner au travail un peu plus tôt, mais ils sont légèrement plus favorables au confinement que les autres Canadiens et Canadiennes.

«La population du Canada a déjà son idée sur la question; elle en est venue à croire qu'il s'agit d'une crise grave et que les autorités font le nécessaire», concluent les chercheurs dans l'étude.

«La présentation de différents graphiques sur la pandémie n'a aucun effet sur ces points de vue.»

  • Un graphique de série chronologique montrant sur une échelle linéaire le nombre cumulé de cas de COVID-19 au Canada jusqu'au 2 avril 2020.

  • Un graphique de série chronologique montrant sur une échelle logarithmique le nombre cumulé de cas de COVID-19 au Canada jusqu'au 2 avril 2020.

À propos de cette étude

L’étude «Logarithmic vs. linear visualizations of COVID-19 cases do not affect citizens' support for confinement», par Semra Sevi, Marco Mendoza Avina, Gabrielle Péloquin-Skulski, Emmanuel Heissbourg, Paola Vegas, Maxime Coulombe, Vincent Arel-Bundock, Peter Loewen et André Blais, a été publiée le 21 avril 2020 dans la Revue canadienne de science politique.

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