Ayant amorcé ses recherches sur les relations entre humains et chevaux en milieu urbain montréalais, l’historienne a constaté qu’un autre animal occupait une place tout aussi centrale dans les archives du 19e siècle: le bovin destiné à l’exportation vers la Grande-Bretagne.
Du début des années 1870 au 20e siècle, ce commerce a transformé les infrastructures portuaires de Montréal et de Québec tout en révélant des tensions économiques et morales que Catherine Paulin propose de relire à travers le prisme des études animales – «un prisme qui inclut les humains qui accompagnaient ces bêtes, eux-mêmes traités comme une main-d’œuvre interchangeable et peu coûteuse», indique-t-elle.
L'étudiante s’est appuyée sur une méthode inhabituelle en histoire, les systèmes d’information géographique historiques, grâce auxquels elle a numérisé des trajets et des lieux issus de cartes datant de 1850 à 1910, provenant notamment des Archives de Montréal, de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et de Géoindex de l’Université Laval. Ce travail exigeant lui a permis de suivre les déplacements matériels des bêtes, et parallèlement ceux des personnes qui les encadraient, plutôt que de se limiter aux chiffres bruts des registres commerciaux.
Cette approche spatiale rejoint un cadre conceptuel que l’historienne a elle-même façonné, celui du «non-lieu», inspiré de la notion élaborée par l’ethnologue et anthropologue Marc Augé, mais transposée à un contexte historique.
«Un non-lieu désigne un espace où se produit, hier comme aujourd’hui, une marginalisation qui efface certains processus, certains êtres et certaines relations, explique-t-elle. Les bovins n’étaient pas de simples marchandises [faciles] à faire circuler, pas plus que les cattlemen n’étaient de simples bras interchangeables: leurs besoins physiques et leur résistance ont concrètement façonné les quais, les enclos et les horaires de chargement.»
Cette résistance se manifestait très concrètement: ruades, refus d’avancer, mouvements de panique dans les enclos et les cales, blessures infligées aux bouviers comme aux autres animaux. À l’époque, ces comportements étaient souvent perçus comme de la «sauvagerie», un trait de caractère propre aux bêtes de l’Ouest canadien.
Catherine Paulin choisit plutôt d’y voir une forme d’agentivité, sans pour autant prêter aux bovins une volonté consciente comme celle des humains. Elle se base sur des connaissances actuelles en comportement bovin (vision panoramique, ouïe très sensible aux sons aigus, odorat capable de détecter le sang) pour reconstituer l’univers sensoriel propre à l’animal. Ce qu’on appelait jadis de la «sauvagerie» s’expliquerait ainsi par un stress sensoriel bien réel, déclenché par le bruit, la promiscuité et les manipulations brusques sur les quais et les navires.
Cette agentivité laisse donc des traces concrètes dans les archives: les coûts, les retards et les blessures que ces comportements engendraient ont fini par attirer l’attention des assureurs et des autorités. «Cette résistance des bovins a contribué, avec d’autres facteurs, à rendre visible un problème que les compagnies maritimes et les autorités ne pouvaient plus ignorer», soutient-elle.