Dix jours en mer: un siècle de commerce du bétail entre Montréal et la Grande-Bretagne

En 5 secondes De 1870 au début du 20e siècle, des bovins et leurs bouviers ont effectué des traversées éprouvantes et périlleuses vers la Grande-Bretagne, révèle Catherine Paulin dans sa thèse en histoire.
Image représentant un navire de transport de bétail de la fin du 19e siècle. À l’époque, lorsque le navire roulait ou tanguait, le poids des bêtes tirait sur les amarres, qui cédaient: les bovins étaient projetés sur le pont souillé de fumier et d’urine. ballottés d'un bord à l'autre, les animaux s'entassaient pêle-mêle et plusieurs n'y survivaient pas.

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Que pouvaient éprouver des bovins, qui n’avaient jamais navigué, entassés dans la cale d’un navire pour 10 jours de tangage entre le Saint-Laurent et les côtes britanniques? 

Combien de ces animaux n’ont jamais revu la terre ferme, jetés par-dessus bord au fil de la traversée? Et dans cette même cale, des hommes à peine mieux considérés qu’eux, souvent de jeunes immigrants irlandais, parfois orphelins, étaient engagés comme bouviers (cattlemen) pour s’occuper du bétail, sans toujours être payés à l’arrivée. 

Loin d’être de simples marchandises, bovins et bouviers ont-ils contribué, par leurs besoins et leur résistance, à façonner le rythme des quais et du commerce de Montréal et de Québec?

Ce sont ces questions qu’a explorées Catherine Paulin dans sa thèse de doctorat, réalisée sous la direction de la professeure Michèle Dagenais, du Département d’histoire de l’Université de Montréal. L'étudiante retrace les transformations du commerce canadien d’exportation de bovins vivants vers la Grande-Bretagne entre les années 1870 et le début du 20e siècle.

Des «marchandises» qui résistent

Ayant amorcé ses recherches sur les relations entre humains et chevaux en milieu urbain montréalais, l’historienne a constaté qu’un autre animal occupait une place tout aussi centrale dans les archives du 19e siècle: le bovin destiné à l’exportation vers la Grande-Bretagne. 

Du début des années 1870 au 20e siècle, ce commerce a transformé les infrastructures portuaires de Montréal et de Québec tout en révélant des tensions économiques et morales que Catherine Paulin propose de relire à travers le prisme des études animales – «un prisme qui inclut les humains qui accompagnaient ces bêtes, eux-mêmes traités comme une main-d’œuvre interchangeable et peu coûteuse», indique-t-elle.

L'étudiante s’est appuyée sur une méthode inhabituelle en histoire, les systèmes d’information géographique historiques, grâce auxquels elle a numérisé des trajets et des lieux issus de cartes datant de 1850 à 1910, provenant notamment des Archives de Montréal, de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et de Géoindex de l’Université Laval. Ce travail exigeant lui a permis de suivre les déplacements matériels des bêtes, et parallèlement ceux des personnes qui les encadraient, plutôt que de se limiter aux chiffres bruts des registres commerciaux.

Cette approche spatiale rejoint un cadre conceptuel que l’historienne a elle-même façonné, celui du «non-lieu», inspiré de la notion élaborée par l’ethnologue et anthropologue Marc Augé, mais transposée à un contexte historique. 

«Un non-lieu désigne un espace où se produit, hier comme aujourd’hui, une marginalisation qui efface certains processus, certains êtres et certaines relations, explique-t-elle. Les bovins n’étaient pas de simples marchandises [faciles] à faire circuler, pas plus que les cattlemen n’étaient de simples bras interchangeables: leurs besoins physiques et leur résistance ont concrètement façonné les quais, les enclos et les horaires de chargement.»

Cette résistance se manifestait très concrètement: ruades, refus d’avancer, mouvements de panique dans les enclos et les cales, blessures infligées aux bouviers comme aux autres animaux. À l’époque, ces comportements étaient souvent perçus comme de la «sauvagerie», un trait de caractère propre aux bêtes de l’Ouest canadien. 

Catherine Paulin choisit plutôt d’y voir une forme d’agentivité, sans pour autant prêter aux bovins une volonté consciente comme celle des humains. Elle se base sur des connaissances actuelles en comportement bovin (vision panoramique, ouïe très sensible aux sons aigus, odorat capable de détecter le sang) pour reconstituer l’univers sensoriel propre à l’animal. Ce qu’on appelait jadis de la «sauvagerie» s’expliquerait ainsi par un stress sensoriel bien réel, déclenché par le bruit, la promiscuité et les manipulations brusques sur les quais et les navires.

Cette agentivité laisse donc des traces concrètes dans les archives: les coûts, les retards et les blessures que ces comportements engendraient ont fini par attirer l’attention des assureurs et des autorités. «Cette résistance des bovins a contribué, avec d’autres facteurs, à rendre visible un problème que les compagnies maritimes et les autorités ne pouvaient plus ignorer», soutient-elle.

Une enquête fédérale de 300 pages

La pièce documentaire centrale de la thèse est un rapport du gouvernement canadien de 1891, intitulé Evidence on the Export Cattle Trade of Canada, qui recueille les témoignages de citoyens, d’éleveurs, d’exportateurs et d’agents maritimes de Montréal, de Québec et de Trois-Rivières. Cette enquête a été déclenchée par un projet de loi britannique porté par le député réformateur Samuel Plimsoll, qui menaçait d’interdire le débarquement du bétail vivant sur les côtes britanniques.

Catherine Paulin souligne que l’intérêt de Samuel Plimsoll pour la cause animale doit être nuancé: «Le politicien se préoccupait d’abord du sort des marins exposés à des cargaisons dangereuses, les bovins n’étant à ses yeux qu’une preuve supplémentaire des risques du transport maritime. Les cattlemen, eux, n’apparaissent presque jamais dans les débats officiels de l’époque, alors même qu’ils partageaient l’exigüité des cales et l’épuisement des traversées.»

Une statistique tirée des recherches de l’historienne illustre la logique économique de ce commerce: sur 120 000 bovins exportés de Montréal en une seule saison, 75 000 n’étaient pas destinés à l’abattage immédiat, mais revendus à des fermiers anglais et écossais pour être engraissés puis abattus localement, avant d’être vendus comme viande britannique.

L’historienne relève aussi des incohérences dans les statistiques de pertes fournies par les compagnies maritimes, révélatrices d’un désintérêt à l’égard des vies animales perdues en mer. Elle note toutefois qu’une baisse notable de la mortalité sur l’Allan Steamship Line, en 1890, coïncide avec l’installation de ventilateurs à bord, ce qui prouve qu’un changement technique mineur pouvait améliorer le transport, même si la motivation restait financière et ne s’étendait pas au confort des gardiens irlandais.

Montréal et Québec, deux stratégies opposées

La thèse consacre un chapitre distinct à chacune des deux villes portuaires. Montréal s’est développée comme un nœud de transbordement à haute densité industrielle grâce à l’expansion du chemin de fer du Grand Tronc (Grand Trunk Railway) et aux transformations du canal de Lachine, qui ont repoussé les enclos à bovins vers la périphérie, jusqu’à la création de la Montreal Stockyards à Pointe-Saint-Charles en 1885.

De son côté, Québec a misé sur une station de quarantaine, ouverte à Pointe-Lévis en 1876, aménagée dans un ancien fort de la guerre de Sécession américaine. Pour détourner le trafic de Montréal vers la capitale, ses représentants ont bâti un argumentaire humanitaire, affirmant offrir de meilleures conditions de transit aux animaux. Catherine Paulin fait remarquer que cette considération venait toujours après l’argument économique, ce qui révèle sa nature largement instrumentale ainsi que le silence complet entourant le sort des bouviers.

Des carcasses le long du fleuve, des hommes oubliés sur les quais

L’un des apports les plus visuels de la thèse est la reconstitution cartographique d’une zone du fleuve Saint-Laurent, entre Montréal et Pointe-au-Père, où des carcasses de bovins morts étaient régulièrement rejetées. Des témoins de Trois-Rivières rapportaient en trouver chaque été le long des berges. Ces témoignages constituent une trace matérielle de la maltraitance animale, que les sources écrites seules ne permettaient pas de saisir.

Catherine Paulin s’est aussi penchée sur le sort de jeunes immigrants irlandais, recrutés sur les quais pour leur endurance et leur faible coût. Ironiquement, ces hommes étaient souvent moins bien traités que les animaux dont ils avaient la charge.

L’historienne relève que ces travailleurs étaient blâmés pour la panique des bovins, alors que cette détresse découlait largement de l’environnement lui-même – bruit, chaleur, organisation déficiente des quais. Un embargo britannique imposé en 1892, malgré l’absence de toute trace de maladie chez les bovins canadiens, illustre selon elle la même logique: «Les arguments sanitaires et humanitaires masquaient souvent des calculs politiques et économiques qui laissaient de côté autant le bétail que les hommes chargés de la traversée», conclut la diplômée.

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