Gagner la confiance des patients autochtones: ce que le terrain enseigne aux infirmières

En 5 secondes Soigner des personnes autochtones implique d’obtenir leur confiance, une habileté qui s’acquiert sur le terrain et que deux microprogrammes de l'UdeM visent à enseigner au personnel infirmier.

Dans la série

Les Premiers Peuples à l'UdeM Article 25 / 26

Au dispensaire de la communauté atikamekw de Manawan, dans le nord de Lanaudière, certains patients disent avoir hésité à consulter un professionnel de la santé lorsque leur état le requérait. Plusieurs ont vécu de mauvaises expériences par le passé dans le réseau de la santé, notamment des propos ou des gestes racistes. 

Cette réalité est également rapportée à Sandro Echaquan, infirmier dans sa communauté depuis maintenant 27 ans. «Il arrive qu’il faille convaincre certaines personnes d'aller à l'urgence. Il y a de la méfiance, il y a une relation de confiance à construire», dit celui qui est aussi professeur adjoint de clinique à la Faculté des sciences infirmières (FSI) de l’Université de Montréal. 

Les mauvaises expériences relatées par des patients autochtones dans le réseau de la santé ne datent toutefois pas de la mort de Joyce Echaquan, survenue en 2020 au Centre hospitalier de Lanaudière, à Joliette, après qu’elle eut filmé les insultes racistes proférées à son endroit par des membres du personnel.  

La commission Viens en avait répertorié bien avant son décès. Mais celui-ci les a mises en lumière, qu’il s’agisse de barrières linguistiques, de préjugés ou d’une méconnaissance de leurs réalités. 

Pour répondre aux besoins en matière de formation exprimés par le personnel infirmier, la FSI offrira à compter de janvier prochain deux microprogrammes en santé autochtone, l'un consacré aux soins en communauté, l'autre aux soins aux malades en phase critique.  

Le projet, rendu possible grâce à une subvention du ministère de l'Enseignement supérieur du Québec, a été mené par le Vice-décanat aux études de premier cycle et au développement professionnel de la FSI. Sandro Echaquan, qui en est l'idéateur, a participé à leur coconstruction avec différents partenaires représentant les Premières Nations, ainsi qu'avec des infirmières et infirmiers autochtones et non autochtones, avec la collaboration du Centre de simulation du Centre d'innovation en formation infirmière et apprentissage professionnel. 

Sophie Leclercq et Joannie Gill, qui ont participé à leur élaboration, de même qu'Angélica Provencher, étudiante à la FSI, nous parlent ici avec Sandro Echaquan de ce que le terrain leur a appris.

La sécurité culturelle vue par la personne qui reçoit les soins

L’idée des microprogrammes est née de l’expérience de terrain de Sandro Echaquan et de ses échanges avec des infirmières en communauté, souvent seules professionnelles de la santé sur place, qui doivent gérer les urgences tout en adaptant leurs soins à la culture des personnes soignées. D'où les deux volets de la formation. 

Axés sur une approche critique et antiraciste, ces microprogrammes reposent sur l'introspection, l'humilité et la déconstruction des biais coloniaux du personnel soignant. 

Le professeur distingue deux notions, soit la sécurisation culturelle, qui désigne ce que le soignant met en place pour mieux soigner, et la sécurité culturelle, qui correspond au ressenti du patient. 

«On n'est plus dans une position où le soignant se dit qu'il a bien agi en effectuant une autoévaluation; c'est le patient qui va décider s'il s'est senti bien ou non pendant qu’il recevait les soins», explique-t-il. 

Cette approche prône l'équité en santé, l'intégration des savoirs autochtones et l'autodétermination des patients et des communautés, tel que le stipule le référentiel de compétences mis à jour par la FSI à l’automne 2022.  

Une vision holistique de la santé 

L'approche se base sur une vision holistique de la santé, inspirée de la roue de médecine, qui tient compte des dimensions physique, émotionnelle, mentale et spirituelle de la personne. Des membres du Bureau du Principe de Joyce ont d'ailleurs participé à la révision du Référentiel de compétences des infirmières et infirmiers dans les communautés Premières Nations du Québec, sur lequel s'appuient les microprogrammes. 

Cela suppose de miser sur l'équité plutôt que sur l'égalité. «Un patient qui a fait des heures de route et ne parle pas la langue du soignant aura besoin de plus que les 15 minutes de rendez-vous prévues pour qu'une relation de confiance s'établisse», illustre Sandro Echaquan. 

«Connaître l'histoire des pensionnats ne suffit pas, insiste-t-il. Il faut reconnaître qu'elle teinte aujourd'hui la relation de soins.» 

Par exemple, devant une personne qui ne prend pas le médicament prescrit, un soignant pourrait conclure qu'elle ne veut pas se prendre en charge. «Si je suis conscient qu'il y a une histoire coloniale derrière le patient, je sais qu'il a une méfiance. Je vais me demander ce qui l'inquiète, faire plus d'enseignement sur la médication, peut-être aller chercher de l'aide, des aidants naturels, des guérisseurs, des membres de la famille», mentionne-t-il. 

Arrivée dans la communauté sans y être préparée

Pour sa part, Sophie Leclercq a découvert ces réalités en s'installant en 2018 à Chisasibi, en Jamésie, où elle a vécu cinq ans. Directrice par intérim des soins infirmiers du Conseil cri de la santé et des services sociaux de la Baie James, l'infirmière formée en France fait le constat suivant: «La formation actuelle ne prépare pas les gens à travailler en région éloignée avec des communautés autochtones. Quand on arrive dans la communauté, on a tout à apprendre.» 

Elle a vu des aînés, souvent unilingues cris, se heurter à des mots intraduisibles en langage médical et des adolescents peiner à exprimer leur malaise dans une autre langue que la leur. Les microprogrammes en tiennent compte, notamment par une simulation virtuelle où l'étudiant doit évaluer une patiente qui ne parle pas français. Il doit communiquer avec elle par l’intermédiaire d’une interprète, puis assurer son transfert vers l’hôpital, situé à 150 km par un chemin de terre. 

Pour Sophie Leclercq, l'apprentissage demeure continu, même après des années de pratique, et passe par la reconnaissance de ses propres biais. 

Soigner les siens

Infirmière clinicienne membre de la Première Nation des Pekuakamiulnuatsh de Mashteuiatsh, au Lac-Saint-Jean, Joannie Gill a d'abord soigné des gens qu'elle connaissait depuis toujours. 

En milieu hospitalier, elle a vu des collègues non autochtones faire preuve d'humilité et d'écoute. «Cette approche permet de faire une introspection et d'identifier ses biais inconscients qui peuvent entraîner une mauvaise évaluation de la personne soignée ou des délais trop longs dans les soins», indique-t-elle.  

Ces enjeux ne se limitent pas aux communautés autochtones, rappelle Sandro Echaquan, puisque «plus de la moitié des Autochtones vivent aujourd'hui en milieu urbain». 

La proximité a aussi ses limites: ainsi, certaines personnes peuvent hésiter à consulter un professionnel de la santé ou même refuser une telle consultation lorsque surviennent des problèmes de santé de nature plus intime… «C'est pour ça qu'on a besoin d'infirmières et infirmiers non autochtones aussi dans nos milieux, des alliés», souligne-t-il. 

Fondatrice d'UTAPI Consultants, Joannie Gill vient de déposer son mémoire de maîtrise sur la décolonisation et les formations en sécurité culturelle et la lutte contre le racisme antiautochtone dans les milieux de santé. Elle l'a rédigé à distance, de sa communauté, comme le permettront les microprogrammes, dont les cours alterneront périodes synchrones et asynchrones en tenant compte des activités traditionnelles. «C'est l'Université qui va dans le milieu des étudiants et étudiantes et non l’inverse», résume Sandro Echaquan.

Prendre le temps d'écouter

Membre de la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk, près de Cacouna, Angélica Provencher a notamment travaillé à Puvirnituq, au Nunavik, et étudie aujourd'hui à l'UdeM pour devenir infirmière praticienne spécialisée (IPS) en soins de première ligne. Pour elle, tout commence par l'écoute. 

«Souvent, les gens ont l'impression qu'on essaie de soigner le bobo, mais que ça s'arrête au bobo», observe-t-elle. 

En devenant IPS, l'étudiante veut aussi mieux défendre les intérêts de ses patients, un rôle que les microprogrammes cherchent à développer, par exemple lorsqu'une patiente souhaite qu'un guérisseur participe à ses soins. 

Si le manque de ressources dans les dispensaires lui laisse parfois un sentiment d'impuissance, elle trouve la pratique en communauté stimulante. «On ne peut pas être sur le pilote automatique. Il faut traiter toutes les populations, tous les âges et tous les types de problèmes de santé», souligne-t-elle. 

Offerts aux membres des personnels infirmiers technicien et clinicien, les microprogrammes comprennent chacun deux cours théoriques et un stage en milieu autochtone.  

Sandro Echaquan espère d’ailleurs accueillir au moins une dizaine de personnes dans chacun. Il y voit une façon de faire reconnaître les savoirs traditionnels, comme ceux de sa grand-mère guérisseuse. Il dit lui-même avoir été «colonisé par la profession infirmière», dont la formation présentait la médecine occidentale comme étant la meilleure.  

Pour lui, décoloniser le système de santé consiste aussi à placer les savoirs traditionnels sur le même pied que les soins occidentaux. «Nos grands-pères, nos grands-mères ont utilisé cette médecine et ils ont survécu», fait-il valoir. 

À cet égard, Sandro Echaquan nourrit un rêve, soit celui «qu'un jour ces deux approches de soins, occidentale et autochtone, soient offertes aux patients qui iront à l'hôpital».

Partager